mardi 26 septembre 2017

Le moment populiste est arrivé en Allemagne

Les résultats des élections fédérales du 24/09 indiquent clairement que le moment populiste, tel qu’il est décrit par Laclau et Mouffe, touche maintenant le coeur du système ordolibéral. Jamais les deux principaux partis de gouvernement, la CDU et la SPD, n’ont eu des résultats aussi faibles depuis 1949. Un parti nouveau d’extrême droite se place comme la troisième force politique du pays. Et le reste du paysage politique est dispersé autour de 3 autres partis qui réunissent chacun environ 10% des voix: les libéraux, les Verts et die Linke.
  

Affiche électorale du parti fondé par le journal satyrique "Titanic"; "Port obligatoire de la burqa pour les nazis; cacher   [leur] sales gueules]"


Le succés du populisme de droite, Alternative für Deutschland (AfD)
L’AfD rentre pour la première fois au parlement fédéral, et se retrouve être la troisième force en présence, avec 12,6% des voix et 94 députés, alors qu’elle n’existe que depuis 2013 et n’avait pu alors rentrer au parlement en restant sous le seuil des 5%. Ses slogans sont xénophobes sans masque. L’AfD fait ses meilleurs résultats au Sud de l’ancienne RDA. Là où des partis d’extrême-droite (NPD, Republikaner…) ont fait plusieurs percées électorales depuis la réunification. L’AfD est même la première force politique en Saxe. Ce sont les regions qui ont le plus soufferts de la réunification. Les jeunes sont partis massivement ailleurs en allemagne. Des villes entières y sont désertées. Cependant, l’AfD fait des scores supérieures à 5%, et souvent à 10%, partout en Allemagne. Les études sur les transferts de voix (Sueddeutsche Zeitung, 26/09/2017) montrent que l’essentiel des nouveaux électeurs de l’AfD sont des anciens abstentionnistes. D’ailleurs l’abstention a perdu 5% (une participation de 76% contre 71% en 2013). Viennent ensuite des électeurs de la CDU, du SPD et de die Linke.
Non seulement il existe en Allemagne un rejet des partis traditionnels, en particulier de ceux qui à travers la Grosse Koalition (CDU + SPD) ont appliqué la politique de précarisation des travailleurs (Hatrz IV, en 2002 par le SPD). Mais surtout c’est uniquement à l’extrême droite, à travers l’AfD et sa xénophobie qui profite pour l'instant de ce moment populiste.
Retour des libéraux, le vote protestataire des gagnants de l’ultra-libéralisme.
La chute de la CDU, à son plus bas niveau depuis 1949, ne s’explique pas seulement par les gains de l’AfD. La FDP, parti ultra-libéral qui avait perdu les deux tiers de ses électeurs en 2013, réalise le quatrième meilleur score, avec 10,7% des voix. Ses nouveaux électeurs viennent massivement de la CDU, mais aussi des anciens abstentionnistes et du SPD. Son retour doit beaucoup à la personnalité de Christian Lidner qui a pris des distances avec la CDU et défendu un programme extrême-libéral. Il gagne des électeurs dans les régions les plus riches du Sud de l'Allemagne.
La SPD s’écroule.
Avec 20,5% des voix, les socio-démcrates allemands font aussi leur plus mauvais résultat electoral depuis 1949. Ils payent leur participation au gouvernement de grande coalition. Mais peut être aussi leur obstination à defendre le fait d’avoir introduit la dérégulation du marché du travail par la culpabilisation des chômeurs. Schröder disait en 2003 pour justifier la loi Hartz IV : « Eigenverantwortung fördern und mehr Eigenleistung von jedem fordern » (exiger plus de responsabilité personnelle, aider les compétences de chacun); parmi les slogans du SPD en 2017 apparaît: „Kinder fordern Eltern. Wir fördern Eltern“ (Les enfants réclament [beaucoup] de leurs parents, nous encourageons/aidons les parents), qui peut être lu comme une manière d'adoucir la formule qui avait tant fait débat, mais aussi pour une manière de l'assumer pleinement en continuant à jouer sur la corde d'un moralisme qui culpabilise les plus faibles en premier.



Die Linke perd à l’Est, se renforce à l’Ouest, mais n’apparaît pas comme une réponse aux chaînes de revendications populaires.
Le parti de Gauche, résultat de la fusion des communists critiques de l’Est et des socialistes opposés aux mesures liberales de la période Schröder progresse faiblement, à 9,2 % (ce qui représente un gain de 500 000 voix, amorties en pourcentage par la hausse de la participation). Mais il recule dans tous les Länder de l’Est, là où die Linke est souvent aux affaires, souvent en coalition avec le SPD. Et de manière symétrique die Linke progresse dans tous les Länder de l’ancienne RFA, passant partout la barre des 5%.
De nombreux anciens électeurs de die Linke sont passés à l’AfD. Ce transfert concerne essentiellement l’Est. Parrallèlement les nouveaux électeurs de die Linke viennent surtout de la SPD, et un peu des Grünen. Die Linke continue à se normaliser à l’Ouest où elle a longtemps eu du mal à dépasser les 5%, mais dont les représentants sont en interne du parti les plus véhéments contre le gouvernement de Merkel. Par contre, die Linke ne parvient pas à incarner une proposition politique credible pour les colères des victimes de la réunification et de son aggravation après la déstruction des solidatrités sociales organisée par la SPD il y a 10 ans (ce qui est présenté aujourd’hui en France comme le fameux “modèle allemande”).
Les Verts, parti stable des classes éduquées et favorisées.
Die Grüne progresse légèrement aussi (8,9%). Il a été clairement identifié pendant la campagne comme un parti potentiel de gouvernement. C'est ce qui va se produire avec une alliance dite « Jamaïcaine » (du drapeau noir _ CDU, jaune _ libéraux, et vert). Son électorat est resté relativement stable, centré dans les grandes villes riches du Sud de l'Allemagne, et les villes universitaires. Beaucoup d'électeurs écologistes ont néanmoins voté die Linke cette fois-ci. Mais dans le même temps, die Grüne a convaincu un grand nombre d'abstentionnistes et des jeunes électeurs qui votaient pour la première fois.


Début du moment populiste allemand
Mouffe et Laclau décrive le moment populiste comme le moment où les élites politiques ne réunissent plus la confiance des citoyens. S'il se trouve une proposition politique qui fait la synthèse des revendications contradictoires exacerbées à travers la populaition, celle-ci se trouve en mesure de rassembler rapidement une nouvelle majorité qui peut balayer les tenant de l'ancien système. La chute historique du nombre de voix reccueillies par la SPD et la CDU (ils réunissent à eux deux 53 % des voix) est le signe du désaveu porté contre les deux partis qui ont gouverné le pays depuis la fin de la Deuxième Guerre Mondiale. Le retour de la FDP, autour d'un programme extrême-libéral et de la personnalisation de Christian Lidner, pourrait constituer une forme de réaction des gagnants du système, comme un petit Macron allemand. La faible progression des Verts et de die Linke montre à la fois que les secteurs de la population qu'ils représentent chacun, les classes moyennes hautement éduquées qui ont le souci de l'avenir écologiquement durable de leur environnement d'une part, et les victimes du « modèle allemand » d'autre part, sont suffisamment exaspérés pour ne pas venir au secours des grands partis hégémoniques CDU et SPD. Personne ne parle néanmoins de convergence entre ces deux familles politiques. Ce n'est pas dans ce versant progressiste de la politique qu'est venu pour l'instant la proposition populiste qui fédère le peuple. Malheureusement, comme longtemps avec le FN en France, c'est ceux qui accusent les étrangers d'être la cause des malheurs de chacun qui obtiennent un succès électoral. Par contraste, on peut apprécier la réussite politique que constitue la France Insoumise, qui est parvenu à réunir aussi bien les jeunes et les urbains éduqués, qui auraient voté Grüne outre-rhin, et les travailleurs syndiqués et les chômeurs qui auraient votés die Linke.




26/09/2017, Hannovre.
Philippe Gastrein


lundi 30 janvier 2017

Le poison "politique-poker" et son antidote φ.

Depuis le 21 avril 2002, l'habitude a été prise en France de jouer au « politique-poker ». Du côté des appareils politiques, le politique-poker consiste à proposer des candidats ou des slogan-programme qui ont comme seul objectif une majorité suffisante selon les règles électorales en place. Il ne s'agit donc pas de proposer les personnes les plus à mêmes de gouverner avec cohérence et compétence, ni de proposer les mesures politiques nécessaires, mais de passer le premier tour de telle sorte que l'adversaire du second tour réunira une majorité contre lui. Du côté des citoyens, plutôt que de voter par conviction, on vote par anticipation sur le vote de ses adversaires pour les obliger à se retrouver avec un candidat « moins pire ». Ce politique-poker est un véritable poison pour la démocratie. Poker menteur, strip-poker, à la fin c'est toujours le peuple qui se retrouve trahi et humilié : à poil.

Certains ont tellement pris goût à ce jeu tordu que l'on a droit pour ces élections de 2017 à deux primaires et demi. Et une fois les primaires terminées, comme un mauvais remake de Maverick où le jeu de poker continue hors du saloon, les appareils politiques continuent les jeux de chausse-trappe et mensonges en poupées russes pour discréditer leurs adversaires et embrouiller encore plus les citoyens.

Voyons le cas Hamon, qui a fait sa dernière ligne droite de campagne aux primaires de « gôche » avec les mots du programme de la France Insoumise. Il propose maintenant à Mélenchon de s'associer à lui. Faisons semblant de ne pas voir que Hamon ne reprend pas l'essentiel du programme « l'Avenir en Commun » : un plan réaliste et ferme pour renégocier les traités européens dans le cadre desquels aucune de ces mesures ne sera possible, et la convocation d'une assemblée constituante qui permettrait au peuple de réécrire les règles du jeu démocratique et s'assurer que les promesses électorales engagent non seulement ceux qui y croient mais surtout et avant tout ceux qui les font. Donc, quand bien même le programme serait satisfaisant pour quelqu'un qui a participé à la rédaction de "l'Avenir en Commun", Hamon a été choisi dans le cadre d'une primaire. 40% des électeurs de la primaires préféraient le programme de Valls. Alors quoi ? De deux choses l'une : ou bien Hamon respecte ceux qui ont joué le jeu des primaires, ou bien il leur tord le bras pour ne défendre que "son" programme que d'aucun prétende être "quasiment" le même que le notre.

Si Hamon respecte tous les électeurs de la primaire qui l'a choisie, il devrait alors chercher à faire la synthèse entre Valls et « son propre » programme. Mais dans ce cas, ce programme de synthèse ne sera jamais compatible avec "l'Avenir en Commun". L'usage du 49-3, même à « contre-coeur », est incompatible avec une assemblée constituante composée de citoyens qui n'ont eu aucune responsabilité dans les assemblées de la 5° République et qui s'engagent à n'en pas avoir dans les futures assemblées de la 6° République ; la loi El-Khomri est incompatible avec l'introduction de nouveaux droits des salariés dans les entreprises ; etc...

Si Hamon défend le même programme de Mélenchon, comme nous le susurrent certains. Du point de vue des insoumis, on pourrait en être content. On aurait réussi une OPA sur le logo PS, là où Sanders avait échoué face à Clinton. Mais, supposant que Hamon se mette à défendre entièrement, sincèrement, honnêtement, sérieusement, et de manière cohérente, ce programme, que présagerait une telle manière de faire pour sa manière de gouverner ? D'une part il laisserait s'incruster dans notre démocratie l'habitude de gouverner contre l'opinion de ceux qui l'ont élu. D'autre part il serait élu avec les voix de socialistes pro-Valls à qui on aurait tordu le bras. Mais une fois élu, et que viendra les temps difficiles d'appliquer ce programme ambitieux, sans compromis avec l'Europe de la finance, est-ce-que son gouvernement sera assez ferme et légitime pour renégocier les traités européens ? Sera-t-il prêt à sortir de cette Europe-là si l'Allemagne reste inflexible ? Sera-t-il prêt à sortir de l'OTAN ? Et les difficultés ne viendront pas que de l'extérieur : que fera ce gouvernement si les grandes entreprises du CAC40 organisent une fuite de leur capitaux et/ou ferment les usines qu'elles n'ont pas encore délocalisées ? Que fera-t-il si certains secteurs économiques organisent des manifestations de masse, ou des blocages économiques ciblés pour empêcher la transition écologique dans les transports ou dans l'agriculture ? Etc.
Avec le programme "l'Avenir en Commun", ce genre de difficultés ont une grande probabilité d'arriver. D'autant plus si celui qui est élu avec ce programme a une base fragile.

Au contraire avec la France Insoumise, nous aurons des élus qui ont signé une charte où ils s'engagent à écrire les lois en cohérence avec le programme « l'Avenir en Commun » et en dialogue avec des assemblées citoyennes locales. Au contraire avec la France Insoumise, nous étions sans cesse dans la rue contre la loi El Khomri. Nous prenons l'habitude de nous réunir dans la rue et sur les places, et nous serons prêts à montrer ce que veut le peuple face aux minorités de puissants qui seraient tentés de s'opposer aux mesures politiques de notre futur gouvernement.

Le politique-poker est un poison. Il rend habituel le mensonge. Le débat n'est plus honnête. Il fait disparaître du débat toutes propositions sincères et cohérentes. Il dégoûte le peuple de prendre en main ses affaires. Il fait donc disparaître le peuple en tant que collectif souverain et responsable de son avenir commun, pour le réduire à une masse de gens, soit dégoûtés, soit embrouillés dans des jeux de poker menteur sans fond politique concret.

La France Insoumise est l'antidote à ce poison. Voici bientôt un an que nous avançons à visage découvert. Nous avons dès le début refuser le piège des primaires car nous savions que notre projet politique est incompatible avec celui des Macron et Valls. Nous nous sommes immédiatement mis au travail pour écrire un programme, en prenant pour base celui qui avait réuni 4 millions de voix en 2012 : « l'humain d'abord ». 3000 contributions par internet plus tard, après une vingtaine d'auditions programmatiques, nous proposons au pays le programme « l'avenir en commun », qui s'enrichit et se précise chaque mois par des livrets thématiques et des ateliers législatifs. Le mouvement qui porte ce programme, et qui se constitue à travers la défense de ce programme, la FranceInsoumise est ouverte à tous les citoyens qui se reconnaissent dans ce programme. Au moment de la convention de Lilles, composés pour 2/3 de signataires tirés au sort, une charte a été élaborée qui engage le mouvement et ses candidats les uns envers les autres. Les candidats signent la charte Anticor. Ils s'engagent à défendre le programme l'Avenir en Commun dans la continuité de la campagne pour les présidentielles. Ils s'engagent à revenir régulièrement dans les départements pour organiser des assemblées citoyennes. Ces engagements de la part des candidats valent engagements de la part de chacun qui signe son soutien à la France Insoumise : engagement à participer aux assemblées citoyennes pour écrire la loi avec nos futurs élus, engagement à suivre les travaux de ses élus, engagement à se mobiliser quand il faudra défendre dans la rue, dans les entreprises ou ailleurs, l'application du programme l'Avenir en Commun, etc. Au lieu d'être infantilisé comme il l'est par le politique-poker, le peuple, avec la France Insoumise, est appelé à être renforcé en tant qu'acteur politique.

Philippe Gastrein,
Cahors,
30/01/2017

dimanche 18 septembre 2016

Pour un anthropocène écosocialiste.

L'émission « le téléphone sonne » du 14 septembre2016, sur France Inter, portant sur l'anthropocène, a été une caricature de l'impasse dans laquelle nous mène la dichotomie Nature/humanité quand il s'agit de penser la bifurcation écologique que notre biosphère est entrain de connaître et dont notre espèce est un acteur majeur. Je pense au contraire qu'il faut assumer pleinement que notre espèce est un produit et un moment de l'évolution de la vie sur Terre. Lorsque le ton culpabilisant de ce genre d'émission désespère de ce que l'humanité « fait du mal à notre pauvre planète », la réaction spontanée des auditeurs est de regretter d'exister. Nous sommes alors impuissantisés. Au contraire, notre capacité à agir serait libérée de la culpabilité stérile d'être là si nous acceptions être un produit parmi d'autres de cette biosphère. Ce que l'espèce humaine provoque est autant « naturel » qu'un feu de prairie de graminée qui empêche l'extension d'un écosystème forestier. Mais notre manière d'être vivant se particularise par sa conscience d'elle même et son action collective. Aussi, si la liberté de l'action humaine n'est pas une illusion, pouvons-nous changer notre interaction avec les écosystèmes auxquels nous appartenons. Ce changement collectif conscient est le projet politique de l'écosocialisme.

Les aspects scientifiques apportés par l'émission sont très intéressants. La communauté des géologues réfléchit à la pertinence de reconnaître l'entrée dans une nouvelle ère géologique : l'anthropocène, caractérisée par la marque faite par l'espèce humaine sur les archives géologiques qui lui sont contemporaines. Trois dates pourraient être choisies pour marquer le début de l'anthropocène : 1) la conquête des Amériques par les Européens. Cette date serait un tournant paléontologique. La jonction entre les écosystèmes qu'auraient opérée les Européens suite à cette conquête a effacé la séparation des domaines écologiques continentaux qui prévalaient depuis la dislocation de la dernière Pangée. 2) la révolution industrielle, en consumant d'énormes quantités de roches carbonées, a provoqué une modification significative des concentrations en CO2 dans l'atmosphère. A l'échelle planétaire, l'espèce humaine serait ainsi rentrée dans le club des êtres vivants qui modifient de manière significative les flux de matière entre les enveloppes de la Terre, ici en particulier les flux du carbone. Se faisant, l'espèce humaine provoque une modification du climat qui est en cours. 3) « la grande accélération » après la Seconde Guerre Mondiale où l'impact de l'espèce humaine passe un seuil quantitatif, non seulement du fait de sa démographie, mais aussi du fait de la démocratisation des technologies.

Quelques soit la date limite choisie, il est pertinent de reconnaître que l'activité humaine a provoqué un changement d'ère géologique qui s'inscrit de manière objective dans les différents compartiments de notre planète : dans sa biosphère, dans son atmosphère et donc son climat, et dans l'archivage géologique que constitue la formation continue de nouvelles roches sédimentaires.

Cependant la ligne éditoriale de l'émission fait une erreur intellectuelle énorme dès la citation utilisée en introduction : « Pour la première fois en quatre milliards et demi d'années une espèce unique [l'espèce humaine] a radicalement changé la chimie et la biologie de notre planète ». Cette affirmation concentre toutes les erreurs, scientifiques, épistémologique, philosophique et politique de l'environnementalisme culpabilisant.


Cyanobactéries


Scientifiquement, il est faux de dire que l'espèce humaine serait la première à modifier son environnement. Le dioxygène que nous respirons n'est pas « physiquement naturel ». Notre planète devrait posséder une atmosphère réductrice, et non oxydante comme c'est le cas. Les 20 % de dioxygène dans l'air qui nous permettent de respirer sont le produit de la photosynthèse des plantes, des algues et des cyanobactéries. Si ces êtres vivants cessaient leur métabolisme, le dioxygène disparaîtrait rapidement de l'atmosphère, non seulement par la respiration des êtres vivants aérobies qui survivraient dans l’intervalle, mais aussi du fait de l'oxydation des roches. L'atmosphère redeviendrait réductrice. Cet état oxydant des océans et de l'atmosphère ne date d'ailleurs « que » d'un milliard d'année, sur les quatre et demi de notre « pauvre planète ». Aussi ce fut un événement catastrophique que la « Grande Oxydation », quand des organismes photosynthétiques commencèrent à libérer du dioxygène, provoquant l'extinction massive des êtres vivants adaptés aux conditions réductrices originelles. Leurs descendants ne survivent plus que dans des milieux marginaux, épargnés par l'oxydation. Mais il faut admettre que nous, en tant que descendants des êtres vivants qui se sont adaptés à des conditions oxydantes, sommes les bénéficiaires de cette catastrophe.
La Grande Oxydation n'est pas le seul moment de l'histoire de la vie terrienne où un groupe d'êtres vivants ont modifiés de manière profonde, et souvent catastrophique, leur environnement. L'épuisement du CO2 par les végétaux photosynthétiques continentaux du Carbonifère a vraisemblablement conduit à une glaciation telle qu'on pense que la Terre se transforma en « boule de glace », avec des glaciers jusqu'à l'équateur. Seuls les volcans, en libérant le CO2 enfouis dans la lithosphère, ont permit un retour à des climats plus chauds. Le développement des plantes à fleurs fait partie des suspects de la disparition des dinosaures. De toute manière, parmi les plantes à fleurs, les graminées ont provoqués plus récemment le recul d'écosystème forestier à la faveur de grandes prairies, pourtant moins productives…

Se lamenter de la culpabilité unique et exceptionnelle de l'humanité se révèle aussi être une erreur épistémologique, c'est à dire sur notre manière de connaître. Car accuser l'humanité d'agir contre la nature revient à nous extraire des processus de l'évolution. Il s'agit d'une résistance intellectuelle au décentrement épistémique opéré par Darwin. Cette attitude correspond à un refus de prendre acte que l'humanité est une forme de vie parmi les autres, procédant des mêmes lois, résultant du même processus d'évolution.

Cet orgueil pervers qui se complaît dans la culpabilité doit être combattu philosophiquement. En continuant à séparer notre activité d'une « Nature » mythique, nous restons dans une représentation superstitieuse de notre environnement. Qu'on la considère comme un adversaire à soumettre, comme ce fut l'attitude du triomphalisme technologique, ou bien comme une « mère » à vénérer et respecter, pleine de toutes les vertus, comme c'est la pente que prend une certaine forme d'écologisme, considérer la Nature comme une entité extérieur à notre humanité nous emprisonne dans un irrationalisme qui interdit le débat argumenté nécessaire pour des prises de décisions politiques pacifiques.

Or l'organisation permanente d'un débat argumenté est justement la condition nécessaire pour trouver une ligne d'action politique collective. Car en fin de compte, la vraie question dans la bifurcation qui concerne notre biosphère est : est-ce-que le prochain état d'équilibre que les écosystèmes vont trouver sera compatible avec la vie humaine ? Nous n'avons aucun cas de conscience à avoir sur la pérennité de la vie en tant que vie. Des formes de vies nous survivront quoique nous fassions et elles continueront à évoluer, que nous disparaissions plus ou moins tôt.

Nous ne sommes pas le centre de l'univers. Ni en tant qu'êtres désirés par un être suprême, et même s'il nous plaît de le croire, il est vain d'adopter ce point de vue comme base de décision politique. Ni en tant qu'être coupable destructeur de sa « mère » nature. Nous sommes une partie de ce qui est. Dans l'univers physique, ce qui est est pérenne autant qu'il peut reproduire sa forme. La majorité de la matière se trouve sous des formes localement stables. La vie est un phénomène apparemment exceptionnel, où la matière se retrouve sous des formes extrêmement complexes contenant des hauts niveaux d'information (bas niveau d'entropie) et capable de reproduire les mêmes formes. Un tel état ne peut être maintenu qu'au prix de flux d'énergie et de matière constants. Les structures du vivant se sont succédées en formes de plus en plus complexes et diverses à la fois par les mécanismes de compétition à la survie qui sélectionnaient les formes les plus aptes à êtres pérennes en fonction de leur environnement, et par des mécanismes de collaboration qui vérifiaient la nécessaire compatibilité entre toutes les formes de vie contemporaines à chaque moment de la biosphère et la stabilité dynamique de cette dernière en tant qu'ensemble des formes de vie en interaction.

Notre espèce, produit et résultat de ces mécanismes se trouvent soumis aux mêmes lois. Pour exister en tant qu'humanité il nous a fallu survivre contre toutes formes de vie qui s'opposaient à notre reproduction. Ce faisant nous avons forcément limité voire éliminé plusieurs de ces formes de vie, comme toutes les autres formes de vie l'ont fait avant nous et continueront à le faire après nous. Notre avantage sélectif doit beaucoup à l'émergence de la culture humaine, cette aptitude particulière, mais néanmoins non exclusive, de notre espèce à produire des états de la matière qui ne dépendent pas des informations portées génétiquement dans notre ADN, mais par des informations conçues par notre système nerveux, mémorisées à l'échelle individuelle mais aussi transmises horizontalement entre contemporains, et dans le temps de génération en génération.
A tout instant de notre histoire, le développement des cultures humaines, quelque soit les perturbations qu'elles provoquaient, restait compatible avec un équilibre de la biosphère suffisant à la pérennité de l'espèce humaine. Plusieurs situations historiques ont vu l'écroulement d'un groupe humain du fait des effets qu'ils provoquaient sur leur environnement. Nous devenons aujourd'hui conscient que cette situation peut concerner l'ensemble de l'humanité. L'écosocialisme est la doctrine politique qui se donne pour objectif de répondre à ce défi.

Il ne s'agit pas d'imaginer revenir en arrière, c'est à dire sortir de l'anthropocène. Il s'agit d'assumer l'entrée dans l'anthropocène, de l'assumer pleinement. La culture nous a donné l'avantage sélectif qui a permis notre expansion en tant qu'espèce, et un accès aux ressources pour chaque individu de l'espèce tel que chacun peut potentiellement disposer d'un confort émancipateur. Cependant notre nombre multiplié par l'impact de chacun, quoique très inégal, constitue bien la cause de la dégradation des écosystèmes, telle que la pérennité du confort émancipateur et notre survie ne seront pas longtemps possibles. L'écosocialisme propose un défi optimiste à l'humanité : que la cause qui nous met en péril soit l'outil de notre survie commune et du bien vivre pour chacun. Notre capacité à prendre des décisions collectivement rend possible un changement de notre manière d'interagir avec les écosystèmes pour les maintenir durablement dans un état compatible avec notre nombre et l'émancipation de chacun. 

Cahors, le 18 septembre 2016,
Philippe Gastrein 

dimanche 28 février 2016

La proposition de candidature JLM2017, un outil pour le rassemblement citoyen pour une 6° République écosocialiste

Nous commençons une nouvelle phase politique qui doit préparer les élections cruciales pour notre République qui auront lieu en 2017. La résolution du dernier Conseil National du PG nous invite à mettre le parti au service d'un mouvement citoyen. La confusion dans notre gauche, entre attentisme et participation ambiguë aux primaires, dont nous ne savons pas si elles auront lieu (on nous annonce décembre 2016!), a accéléré la proposition de candidature de Jean-Luc Mélenchon.
Cette candidature se propose d'être un outil pour rendre possible un rassemblement des citoyens, hors des cadres des partis (mais pas forcément sans le soutien des partis), contre la politique de droite, de plus en plus dure, du gouvernement actuel. En effet, nous voyons bien qu'il faut proposer une alternative claire et ferme à la politique actuelle de division des français (état d'urgence, déchéance de nationalité) et de précarisation des travailleurs (projet de loi el Khomri).
Le Parti de Gauche a été depuis 2012 un partenaire loyal dans le Front de Gauche pour transformer la dynamique de la campagne présidentielle de 2012 en un mouvement citoyen stable capable de proposer, de construire et d'assumer une alternative crédible au social-libéralisme.
Nous ne nous attendions pas forcément à ce que ce gouvernement trahisse à ce point sa propre parole, et, avec elle, l'idée même de "gauche". Nous sommes en tout cas pris au piège par la perte de clarté dans ce mot.
Mais aussi, l'organisation "Front de Gauche" n'a pas réussi à proposer une ligne politique cohérente au cours de ces 4 dernières années. Nous devons maintenant constater que la stratégie de s'appuyer sur des cartels de partis n'est pas suffisante, voire est contre-productive par rapport aux défis que nous devons relever.
Le dernier congrès du PG à Villejuif avait décidé de marcher sur deux pieds: à la fois participer à la construction de l'unité des forces à gauche du PS, et se mettre au service de la construction d'un mouvement citoyen qui déborde les organisations politiques. Dans la région Midi-Pyrénée, notre action politique s'est faite en 2015 dans le cadre de cette stratégie, avec des résultats honorables, pour les élections départementales (« AveyronMajorité Citoyenne », « Rassemblement Citoyen Solidaire et Ecologique » dans le Lot, etc.) et pour les élections régionales (« Nouveau Monde en Commun »). Cependant, nous voyons les limites des lourdeurs causées par les arrangements entre organisations politiques, quand ils sont posés comme conditions et préalables à toutes autres constructions politiques. Dans le même temps nous voyons aussi que le mouvement citoyen n'émerge pas seul. Soit qu'il soit représenté par des collectifs très politisés qui agissent in fine comme des partis, soit que le comportement des partis, y compris parfois le PG, constituent un obstacle à l'engagement des citoyens peu politisés.
C'est pourquoi la proposition de candidature de Jean Luc Mélenchon peut être un outil pour fédérer celles et ceux qui veulent construire une alternative à la politique dictée depuis les institutions européennes gouvernement après gouvernement, sans respect des engagements pris pendant les campagnes. La plateforme en ligne jlm2017 a déjà réuni plus de 65000 signatures, bientôt 600 groupes de soutien sont entrain de s'organiser sur tout le territoire français, et hors des frontières, la possibilité de contribuer directement à la rédaction d'un projet, etc.

Mettre le Parti de Gauche au service du rassemblement citoyen à travers le soutien à la candidature de Jean-Luc Mélenchon : ce n'est pas être dans une logique idolâtre envers la personnalité de Mélenchon ; ce n'est pas être « non unitaire » car Mélenchon n'aurait pas consulté ses partenaires lesquels ne l'ont jamais consulté quand ils ont décidé de stratégies électorales qui décrédibilisaient le Front de Gauche. C'est utiliser ce que nous avons de disponible dans la situation difficile où nous sommes : le souvenir d'une campagne pendant laquelle s'était créée une véritable dynamique populaire, de laquelle seule le nom de Mélenchon n'a pas été compromis depuis dans des arrangements ; une aspiration diffuse mais réelle dans notre peuple pour à la fois refuser la politique lamentable du gouvernement actuel et la politique de haine et de division qui est proposé en alternative à travers du FN ; la possibilité, illustrée par des exemples voisins comme Podemos en Espagne, de mouvement animé par une équipe hautement politisé et soutenu par un grand nombre de citoyen de déborder la logique d'appareil des partis, et d'arriver au porte du pouvoir. Ce sont tous ces ingrédients que la candidature jlm2017 se propose de réunir pour rendre possible une 6° République fondée par un processus constituant populaire et une transition écologique pour faire entrer l'humanité dans une civilisation écosocialiste. 
Auteur: Philippe Gastrein

jeudi 21 mai 2015

Pour faire vivre des assemblées citoyennes : ni centralisme cybercratique, ni consensus à 2h du mat'.



 Philippe Gastrein

L’évolution en Espagne des mouvements sociaux et des propositions politiques assorties sont pour nous, en France, objet d’inspiration. Cependant nous nous en faisons souvent une vision idéalisée, voire mythifiée, qui nuit à la transposition dans le contexte de français de propositions politiques pertinentes. Déjà le Mouvement du 15 Mai (souvent nommé chez nous « des Indignés ») a fait rêver celles et ceux qui cherchent à faire vivre une forme de démocratie radicale, spontanée et assembléaire. Non seulement ce mouvement fut un feu de paille qui disparût des places après quelques mois, mais surtout on pourrait lui reprocher d’avoir raté le rendez-vous des urnes lors des élections anticipées de 2011, et d'avoir ainsi laissé Rajoy prendre le pouvoir pour appliquer l’austérité à la sauce PP. Aujourd’hui Podemos est perçu par beaucoup comme la continuité des Indignés, y compris en Espagne. Or le mode d’organisation de Podemos consiste en l’exact contraire de la démocratie horizontale expérimentée sur les places par le mouvement du 15M. Il s’agirait plutôt d’un centralisme cybercratique (voir supra) dont les contradictions risquent d’apparaître très porchainement, faisant de Podemos un second feu de paille dans l’histoire espagnole.

Il me parait important de bien comprendre les fragilités de ces deux expériences espagnoles afin de trouver les bons équilibres pour réaliser ici en France des Assemblées Citoyennes (AC) qui articulent implication citoyenne large et crédibilité politique dans la capacité à prendre et assumer le pouvoir.

En effet, nous avons en Espagne, d’une certaine manière, des expériences politiques qui explorent les limites de deux logiques antagoniques.

Les indignés, faiblesses de la démocratie radicale tout de suite.
D’une part le 15M s’est construit avec la conviction qu’il faut appliquer tout de suite la démocratie sous sa forme radicale et idéale : pas de délégation, décision au consensus…
            A l’échelle de l’Histoire espagnole, cette radicalité a justifié le refus de participer aux élections anticipées de novembre 2011, ni même d’appeler à voter pour aucun parti. L'écrasante victoire du PP qui s’en est suivie a permis aux partisans de l’austérité d’approfondir le traitement de choc initié par le PSOE de Zapatero. Le PP y apportant sa « touche » répressive et réactionnaire, en particulier dans le domaine de la répression du mouvement social (lois anti-syndicalistes, loi anti-manifestations, mesure de criminalisation des militants s’opposant aux expulsions, etc.) et la remise en cause de droits fondamentaux (recul du droit à l'IVG, etc.).
            Au-delà de ce raté stratégique, qui pourrait être imputable à la naïveté sympathique du mouvement, ceux qui y ont participé rapportent un essoufflement interne. L’exigence de consensus rendait les décisions impossibles, pire donnait le pouvoir de décision aux plus acharnés, aux plus agressifs. En effet, aucune décision ne se prenait tant qu’un seul participant de l’assemblée croisait les bras. Du coup les argumentations continuaient. Les participants les moins motivés, ceux qui continuaient à avoir une activité professionnelle ou avaient des obligations familiales, finissaient par quitter l’assemblée, et la décision « au consensus » se prenait à 2h du matin, entre les restants, ceux qui dormaient sur place…  Nous avons observé les mêmes phénomènes en France autour des ZAD…

Podemos, faiblesses du centralisme cybercratique.
Podemos, d’autre part, s’organise de manière diamétralement opposée, quoiqu’en pense ceux qui restent persuadés qu’il s’agirait d’une continuité du 15M. L’exécutif du nouveau parti n’intègre aucune minorité, et est composé d’un cercle resserré de proches de Pablo Iglesias. Le succès populaire de Podemos doit beaucoup au charisme médiatique de son leader. Du coup, les décisions prises par vote internet suivent largement les avis de celui-ci, indépendamment des discussions qui peuvent avoir lieu sur le terrain entre militants. On assiste en quelque sorte à un « centralisme cybercratique ». Cette forme d’organisation ne génère pas de militantisme sur le terrain. Elle démontre même que le « cyberactivisme » ne remplace pas le militantisme de terrain. Plus encore, le succès de Podemos dépend de la couverture médiatique qui lui est accordée, et donc doit sacrifier sur le contenu de son discours pour être accepté par le formatage médiatique.

S'inspirer du 15M et de Podemos, tout en évitant les écueils.

Dans notre projet de faire vivre des AC, ces deux expériences ne sont pas à négliger. Premièrement parce que chacune porte des aspirations auxquelles nous voulons répondre (exigence d’organisation plus horizontale, ambition d’expérimenter des formes de démocratie radicale pour le 15M ; ambition de prendre le pouvoir pour de bon, et donc de rassembler une majorité, sans se faire récupérer par la « caste » ou « l’oligarchie » pour Podemos). Deuxièmement, parce que ces faiblesses induites par des choix extrêmes dans les formes d’organisation sont autant de leçon qui peuvent nous permettre d’éviter ces travers.

Essayons de formaliser la méthode d’implication citoyenne, en particulier l’articulation entre organisation en assemblées et soutien des partis déjà constitués.

Résumons d'abord l’expérience d’Aveyron Majorité Citoyenne menée avec un certain succès (Pour plus de détails, lire cet article de Guilhem Serieys) pour les dernières élections départementales :

Rassembler une base de soutien citoyen le plus large possible.
La méthode suivie a été de proposer la signature d’un appel dans les réseaux politiques et dans le mouvement social. Cet appel était court. Il cadrait l'orientation politique des signataires avec 3 marqueurs politiques clairs et concis : refus et indépendance vis-à-vis de la politique gouvernementale austéritaire, refus de la réforme territoriale en l’état, opposition au projet de Grand Marché Transatlantique (GMT). Et surtout il proposait une méthode : co-élaboration du programme et désignation des candidats en AC.

Nécessité d'impliquer les partis politiques susceptibles d'être en cohérence avec la démarche au plus tôt.
Le relatif succès qu’a rencontré ce texte (200 signatures en un mois, presque 300 après la campagne) a été largement obtenu grâce au soutien des partis politiques à la démarche, en particulier du PCF et du PG. Ainsi, second aspect de méthode, il est important d’impliquer les partis et les collectifs en amont pour s’assurer de leur soutien à la démarche.

Assurer une démarche citoyenne sincère.
Ensuite, au cours de la campagne, là où la dynamique des AC a prise, c’était là où les citoyens n’avaient pas l’impression que tout avait déjà été décidé par les partis. En effet, pour rendre possible la démarche à l’échelle départementale, il a fallu recourir sur certains cantons à des accords d’appareil « à l’ancienne ». Ce sont sur ces cantons où nous constatons la moindre progression électorale d’AMC, comparée aux résultats du candidat Front de Gauche à la présidentielle de 2012. Cependant, on voit des militants politiques aguerris prendre goût à cette forme d’implication citoyenne, y compris là où elle n’a pas été réalisée dès le départ de la campagne.

Laisser la créativité collective expérimenter hors des vieilles habitudes des partis.
Enfin, dans le processus de co-élaboration du programme, les militants politiques des partis se sont fait un peu bousculer sur leur habitude de dénoncer et ainsi de se positionner systématiquement comme opposants. Les participants aux AC pour qui il s’agissait souvent d’une premier engagement politique refusaient d’organiser le discours de campagne autour d’une dénonciation du personnel politique adverse, mais plutôt autour de propositions positives et concrètes de ce que nous ferons une fois au pouvoir. Ce discours positif, a posteriori, a certainement été parmi les facteurs du relatif succès d’AMC dans les urnes.

La crédibilité se gagne en chemin.
Après les élections, l’envie est forte parmi les participants des AC de continuer la démarche. Surtout, on constate un certain gain en crédibilité de la démarche, puisqu’en certains endroits les AC organisées après le premier tour attire plus de participants qu’avant, notamment des citoyens précédemment engagés dans des démarches de citoyenneté participative, proche dans la méthode avec AMC, mais qui étaient resté de côté pendant la séquence électorale.

Enjeux de la démarche citoyenne

Au niveau théorique, l’enjeu de la démarche est de répondre à une aspiration profonde chez nos contemporains d’un réel renouveau de la démocratie. Plusieurs signes indiquent qu’une majorité de nos concitoyens veulent prendre part aux décisions qui les concernent. Non seulement en ont-ils le désir, mais surtout en ont-ils les capacités. Le niveau d’éducation et les modes d’organisation du travail qui ont poussé à l’autonomie individuelle font que chacun se sent capable de décider sur les grandes questions qui le concernent, mais surtout supportent de moins en moins que ces questions soient traitées de manière manifestement inappropriée et opaque. Cependant ces mêmes raisons font que cette génération avide d’autonomie est incapable de s’organiser collectivement. Il est donc illusoire de croire qu’un mouvement spontané émergera de ces aspirations. Nous avons la responsabilité de proposer un outil politique pour que cette génération s’en saisisse. Notre responsabilité est d’autant plus grande que le niveau de dépolitisation de la population est telle qu’un outil d’expression citoyenne similaire, mais avec un contenu ultralibéral, voire xénophobe, en résonnance avec l’individualisme ambiant, aura certainement le même succès. Pour autant, cet individualisme ne rentre pas forcément en contradiction avec une aspiration à la solidarité. Surtout il peut être contrecarré par l’argument rationnel que les grands problèmes auxquels chacun est confronté (précarité économique, dégradations environnementales, etc.) ne peuvent être réglés que par des solutions collectives.

Pour répondre à cet enjeu, il est nécessaire de proposer donc un outil politique crédible et sincère. C’est là où le rôle des partis est critique. Sans le soutien des militants des partis clairement engagés dans la lutte contre l’austérité, pour la solidarité et la transition écologique, aucun mouvement citoyen ne réunira la crédibilité nécessaire pour entraîner derrière elle un nombre significatif de citoyen. Cependant, ce qui freine autant l’adhésion populaire autour d’un projet d’implication citoyenne, c’est la suspicion quant aux intentions manipulatrices des partis. Il faut reconnaître à cette suspicion l’expérience malheureuse, parfois traumatisante, de précédents où l’on a vu des partis tenter de récupérer de telles initiatives parfois pour les trahir. Il s’agit donc de garantir la sincérité de la démarche. C’est pour cela qu’il est important de n’accepter des accords d’appareil que pour garantir la sincérité et la transparence de la démarche. Surtout, il importe de bien penser les règles de prise de décision : convocation d’AC sur la base des signataires à l’appel, co-élaboration en assemblée des éléments programmatique, désignations des candidats en assemblée, etc. C’est là aussi où il importe de définir les relations entre futurs élus et AC : charte d’engagement, charte ANTICOR… Il faut bien veiller à ce que l’engagement des futurs élus vis-à-vis des AC ne constitue pas une concession à la tendance consumériste des citoyens. Il s’agit au contraire que cet engagement soit réciproque : là où le futur.e élu.e s’engage à présenter les dossiers sur lesquels il aura à statuer, les AC s’engagent à les travailler avec lui et à rédiger avec lui des contre-propositions, voire à établir des contre-expertises en s’appuyant sur les compétences présentes dans l’AC ; là où l’élu.e s’engage à faire entendre les revendications du mouvement social dans les institutions, les AC s’engagent à relayer et appuyer par leur mobilisation militante les revendications qui ont été défendue dans les institutions…

Pour les partis, et surtout pour les militants de ces partis, il s’agit de ne pas oublier les raisons profondes pour lesquelles ils ont adhéré à leur parti, ne pas oublier qu’il ne s’agit pas d’une adhésion à un nom, un sigle, une histoire, mais bien la volonté de changer les choses, et pour cela de convaincre une majorité de ces concitoyens de choisir un certain type de politique. Il s’agit donc de se convaincre que les AC sont l’outil politique pertinent pour atteindre cet objectif. Pour autant, cela ne signifie pas la dissolution des partis pour cause d’inutilité. Au contraire l’existence de collectifs organisés comme le sont les partis est essentiel à la réussite de la démarche d’implication citoyenne. Les partis, de par leur expérience historique, seront particulièrement vigilants aux tentatives de récupération du mouvement par ceux-là même qui ont tout intérêt à ce que rien ne change. Les partis apportent une capacité d’organisation et de planification qui a du mal à émerger rapidement dans un collectif nouvellement constitué : prévoir les échéances électorales, envisager les rythmes militants dans le temps, anticiper des chocs externes (manœuvres des adversaires, événements internationaux, cycles économiques, etc.), savoir-faires militants (conception et diffusion de matériel de propagande, organisation de meeting, services d’ordre, etc.)… Surtout les partis, de par leur assise nationale, et parfois internationale, sont plus en mesure de réaliser une coordination du mouvement à grande échelle géographique (grande région, nation…).

Ce rôle des partis dans le soutien aux AC implique forcément de reconsidérer l’activité interne de ces partis. En premier, il s’agit d’affirmer que le soutien aux AC ne devient pas la seule activité des militants. Des réunions internes régulières restent nécessaires pour échanger et concevoir une analyse politique cohérente de la situation politique au fur et à mesure de son développement. Ce travail de réflexion étant nécessaire pour ensuite alimenter le travail des AC. Il importe aussi que le parti continue à avoir une activité de formations internes, tournées vers des tâches militantes utiles aux AC : animation des AC qui favorise la parole de tous (par exemple, scénarisation qui empêche la monopolisation de la parole par quelques uns fort en gueule…), mutualisation des savoir-faire militants, etc.

Le processus d’AC que nous envisageons constitue en soi un outil d’éducation populaire. Dans la pratique même des AC, nous apprenons collectivement à faire vivre une démocratie plus profonde, plus authentique. Mais aussi, il s’agit de ne pas perdre de vue les enjeux sociaux, économiques et environnementaux que doivent relever notre société. Il s’agit aussi dans les contenus des échanges en AC de politiser les questions. Ne pas avoir peur des questions ultra-locales du quotidien, mais de faire l’apprentissage collectif de l’articulation entre ces questions et des enjeux plus globaux, surtout d’apprendre à traiter ces questions collectivement dans la perspective de l’intérêt général.

Elargir la méthode d'implication citoyenne à l'échelle de la grande région LR/MP.

Notre ambition aujourd’hui est de transformer cet essai pour l’élargir sur la grande région. A cette échelle, nous devrons avoir recours aux outils de consultation par internet. C’est là où le modèle Podemos doit être bien considéré, de manière critique.

Reprenons les points de méthodes appliquées pour Aveyron Majorité citoyenne.

Rassembler une base citoyenne crédible à travers un appel régional, cette étape est en cours, et ne devrait pas poser de difficultés insurmontables, sinon les difficultés relationnelles habituelles dans les relations unitaires.

Nécessité d'impliquer les partis politiques susceptibles d'être en cohérence avec la démarche au plus tôt. Là aussi, la difficulté théorique n'est pas énorme. Sans négliger pour autant les difficultés pratiques auxquelles nous seront vitre concrètement confrontés. Nous y avons déjà répondu par l'établissement d'un calendrier serré pour prendre les autres organisations de vitesse.

Assurer une démarche citoyenne sincère.
C'est là où cela va être le plus compliqué. Autant pour les départementales, on a pu légitimement organiser des AC par canton, pour les régionales il faudra co-élaborer un programme avec des AC sur 13 départements, et faire émerger des listes de candidats pour chacun de département, et enfin décider d'une tête de liste unique (ou binôme?) pour toute la nouvelle grande région. C'est dans ce processus compliqué qu'il faudra s'inspirer de manière critique de ce qui s'est passé ces dernières années en Espagne. Le travers de l'organisation horizontale sera certainement rapidement repoussé, vu les échéances à respecter, et surtout vu que l'objectif dès le début sera de se présenter à une élection. Les partisans inconditionnels de la démocratie radicale ne seront certainement pas de la partie. Par contre, il s'agira d'être vigilant sur les travers du centralisme cybercratique à la Podemos. Ce travers ne viendra certainement pas par une main mise par un petit cercle hiérarchisé sur lorganisation, ou sinon les deux premières étapes de notre projet auront été des échecs. Il faudra plutôt batailler pour éviter de tomber dans un autre travers : celui de s'enfermer dans des accords d'appareil en préalable aux travaux des AC. Ce sera à mon avis un des rôles majeur du parti de gauche : assumer des transactions d'appareil, d'y faire peser ce qu'il peut dans le rapport de force, mais pour la finalité de faire vivre la démarche citoyenne de la manière la plus dégagée possible des logiques et des intérêts d'appareil.
Par contre une forme de « centralisme cybercratique » peut se mettre en place qui court-circuite l'importance des discussions et des décisions prises sur le terrain en AC, et transforme la démarche citoyenne en une sorte de forum politique où l'emporteront les plus aguerris dans le cyberactivisme. En particulier, dans le choix des candidats, ne pouvant se connaître physiquement dans des assemblées, ce sont des personnalités déjà connues,  et en mesure d'organiser des formes de marketing politique sur les réseaux et dans les média conventionnels, qui obtiendront selon toutes probabilités le plus de suffrage.
Pour éviter ce travers, nous devons tout inventer, car nous n'avons aucun modèle. Je liste ici quelques idées personnelles qu'il s'agira d'enrichir ou contredire dans nos réflexions communes.
                        Nous disposons déjà d'un outil informatique, développé dans le cadre du m6r. Pour moi, le fait qu'il s'agisse d'outil fait avec des logiciels libre, et dans l'esprit du libre, compte tout particulièrement.
                        Il faut penser par ailleurs une articulation obligatoire entre AC « réelle » et débat et prise de décision sur le réseau. Les documents de base pour le programme devront par exemple forcément émerger de forums départementaux, interdépartementaux ou régionaux. Ensuite seulement ils pourront être soumis à des processus de discussion et d'amendement par internet. Mais toujours avec des contributions remontant d'AC locales. Il sagira dinstituer des porteurs de parole (ou secrétaires) qui réunissent à loccasion de chaque AC des éléments qui enrichissent le programme, qui relèvent des questions qui émergeraient ici, et qui pourraient trouver réponse dans le cadre dune autre AC, etc.
 Pour ce qui est des candidatures, on pourrait imaginer sur le même principe que tout candidat doit être présenté par une AC, et refuser des candidatures personnelles.
                        Enfin, pour dégonfler le risque d'inflation « marketing » sur les personnalités, qui nous ferait basculer in fine dans un système de primaire à l'étasunienne, on pourrait imaginer d'introduire du tirage au sort parmi des candidats légitimés par les AC et le vote des signataires de l'appel (voir proposition d'un mode de désignation des candidats dans un troisième article).


Pour conclure, il s’agit de ne pas perdre de vue l’objectif de société que nous nous donnons. Pour moi, l’écosocialisme présuppose la conviction que l’intelligence collective est supérieure au génie de quiconque pris isolément. Il s’agit pour autant d’être lucide sur la situation matérielle et culturelle de nos sociétés. L’application de but en blanc de méthode démocratique radicale sera condamnée à l’échec du fait des inégalités économiques qui permettront toujours à quelques uns de corrompre, et du fait de notre manque de maturité collectif. Il suffit de participer au fonctionnement de n’importe quelles associations pour se rendre compte à quel point est répandu parmi nous l’attitude d’être « démocrate » tant qu’on n’est pas en responsabilité, et à quel point le pouvoir, dans des institutions déresponsabilisantes, corrompt. La grève civique qui s’exprime par l’abstention relève essentiellement d’une rupture de confiance entre les outils politiques existants et la majorité de nos concitoyens. Les AC doivent avoir l’ambition de retisser cette confiance civique qui est absolument nécessaire à la paix dans nos sociétés. Nous devons donc assumer d’en faire des lieux d’éducation populaire, polarisés pour des choix de sociétés clairs : solidaires et écologiques.

lundi 18 mai 2015

Système proportionnel de liste ouverte avec clause de garantie

Traduction de l'article de Rafael Pla Lopez, mathématicien à l'université de Valence.

Introduction:

Nous parlons de liste ouverte quand chaque électeur peut voter pour n'importe quel candidat indépendamment de la manière avec laquelle il a été présenté.

Nous parlerons de système proportionnel quand, dans le cas où une partie de l'électorat vote en bloc de la même manière, ils obtiennent au minimum un nombre de représentant qui s'écartent de pas moins que de l'unité de la part proportionnelle exacte qui leur correspond. Nous parlerons de proportionnalité forte quant ils l'obtiennent aussi au maximum.

Cette proportionnalité peut être garantie avec différentes méthodes. Une de celles-ci est l'utilisation du vote ordonné pondéré, où chaque électeur assigne un ordonnancement entre candidats et à chaque candidat choisi reçoit une note différente en fonction de la position à laquelle il a été assigné. On peut établir différentes pondérations. Par exemple:
  • Diviser par l'ordre de classement à laquelle il a été assigné (c'est à dire diviser par 1, 2, 3, 5... à la manière de la règle de Hondt)
  • Diviser par les chiffres impairs successifs (1, 3, 5, 7... à la manière du système de Saint-Lagué)
  • Multiplier par le nombre de candidat à élire plus 1 moins l'ordre de classement (par exemple, dans le cas de 10 candidats à élire, multiplier par 10, 9, 8, 7...)
Avec n'importe laquelle de ces pondérations, si tous les électeurs votent en différents blocs pour des listes disjointes de candidats, le résultat est proportionnel selon la définition précédente (bien que, par exemple, avec les diviseurs de Saint-Lagué, on obtient une meilleure approximation de la proportionnalité exacte, et avec le système multiplicatif on obtient la moins bonne approximation). Mais, si une majorité d'électeurs croisent leurs votes, choisissant leurs candidats dans des ordres différents, ils pourraient obtenir une représentation supérieure à ce qui leur correspondrait proportionnellement. Pour l'éviter, il faut ajouter une clause de garantie de la proportionnalité.

Celle-ci peut être réalisée sous différentes formes. En particulier, à la VII assemblée de Esquerra Unida del Pais Valencià [Gauche Unie en Pays Valencien], du 3 décembre 2000, un système mixte a été approuvé, où les électeurs peuvent éventuellement opter entre voter par liste ouverte, ou bien sur des candidatures fermées, garantissant la proportionnalité pour celles-ci par le système du plus grand reste [Resto Mayor] ou de Saint-Lagué, selon qu'ils s'agirait de simplement répartir des postes, ou bien de les ordonner.

Cette méthode peut être appropriée pour faire primer le respect de la pluralité propre à mouvement politique et social. Dans d'autres cas, sans doute, on peut être d'abord intéressé par la cohésion, en évitant d'avoir recours à des candidatures fermées pour garantir la proportionnalité. Ceci peut se faire avec la méthode décrite dans un autre article [en valencien!] utilisant la classification des bulletins avec la loi d'Ondt ou de plus grand reste [Resto Mayor]


Annexe:
Feuille de dépouillement:

Nom :
N°1 ............ :                / 1 =
N°2 ............ :                / 2 =
N°3 ............ :                / 3 =
...
                     TOTAL         =



lundi 20 avril 2015

Podemos, un feu de paille?

Cet article fait suite à une discussion que j'ai eu avec David Hernandez Castro, animateur des écosocialistes de la région de Murcia, le 15 avril 2015.
- Philippe Gastrein

Alors que beaucoup d'entre nous sont persuadés du succès certain de Podemos dans les mois à venir, plusieurs signes indiqueraient plutôt que sa dynamique est entrain de s’essouffler, voir de refluer. Pour David, la marche pour le changement, dans les rues de Madrid, convoquée par Podemos le 31 janvier dernier aura été son chant du cygne. Un an plus tôt, les participants d'une marche semblable convoquée par le mouvement social (les « marées ») se comptaient en million, et non en centaines de milliers. Les résultats aux élections régionales d'Andalousie, de 15 %, sont bien inférieurs à ce qu'escomptait la direction de Podemos : autour de 25 %. Aujourd'hui les intentions de vote de Podemos sont en baisse, et il serait heureux si Podemos conserve 15 % des suffrages quand les élections générales arriveront en novembre ou en janvier prochain.

Pour David, ces difficultés de Podemos, voire son reflux, s'expliquent par les contradictions propre à Podemos, dont il m'avertissait depuis l'été dernier. On peut synthétiser ces contradictions en deux choix stratégiques : a) une organisation très hiérarchisée et centralisée autour de Pablo Iglesias et b) le refus d'assumer un discours « à gauche » et de proposer une idéologie. David résume avec ironie ces positions par le « centralisme cybercratique ».

a) Une organisation hiérarchisée et centralisée

Dès après les élections européennes de 2014 où Podemos avait fait la surprise, obtenant 8 % des suffrages, et 5 eurodéputé.e.s, en seulement 5 mois d'existence, le projet de Pablo Iglesias annonçait une volonté d'un exécutif resserré, en opposition avec un projet de parti alternatif, porté par des membres d'Izquierda Anticapitalista (NPA espagnol), qui était plus horizontal. La fondation en parti de Podemos au cours de l'automne 2014 va confirmer ces orientations, avec des statuts ne laissant aucune place à un éventuel courant minoritaire dans l'exécutif.
Cette forme d'organisation est en contradiction avec les attentes de la majorité de ceux qui y adhèrent, puisque ceux-ci viennent pour beaucoup du Mouvement 15M (Indignés), ou en tout cas pensent rejoindre ce qui en serait la continuation. Cette fausse perception est d'ailleurs celle qui domine parmi nous en France. Malgré le succès des « cercles », organes de rencontre et d'organisation locaux de Podemos, les statuts du nouveau parti ne leur donnent quasiment aucun pouvoir décisionnel. Les décisions des militants qui s'engagent concrètement sur le terrain, consacrent du temps aux réunions, etc. sont court-circuités par des référendums sur internet. Or le nombre d'adhérents de Podemos (adhésion gratuite) étant supérieur de 100 voir 1000 au nombre de militants de terrain, les débats qui peuvent avoir eu lieu en assemblée comptent pour rien dans les décision finale validées par des votes par internet. Plus pervers, le poids médiatique de Pablo Iglesias est tel qu'il peut remporter la décision par ses seules consignes de vote, quelque soit l'implication militante des militants locaux. Des situations de ce type se sont produites déjà à plusieurs reprises, notamment à Murcie même, où la candidate aux européennes désignée par les cercles locaux s'est faite remplacée par une proche d'Iglesias, inconnue localement.
Il se trouve que David porte une grande estime personnelle à Pablo Iglesias, et ne doute pas de son engagement à gauche. Pour autant, le pouvoir corrompt, même les meilleurs. Surtout, ce « centralisme cybercratique », s'il se pérennise, induira, pour les futures structures politiques qui l'adopteront, un fonctionnement basé sur le charisme des personnalités politiques, semblable aux primaires de type étasuniennes, où gagnera le plus doué à appliquer un bon marketing politique. Déjà en Espagne, on voit un renouvellement des porte-paroles des différents courants politiques, pour mettre en avant des jeunes, avec belles gueules et joli bagout…
La conséquence concrète de cette organisation pour Podemos, c'est la faiblesse, voire l'absence, de son réseau de militants locaux. En fin de compte, Podemos se résume à un petit cercle d'universitaires, pour beaucoup experts en Sciences Politiques. Cette faiblesse du militantisme est entre autre la conséquence de l'absence d'ouverture pour des minorités organisées. Pour rentrer dans Podemos, il faut abandonner ses appartenances partidaires précédentes. Plus encore, il est interdit de créer dans Podemos des cercles qui reproduiraient des associations préexistantes. Du coup, pour un militant aguerris d'une des différentes organisations de gauche, le choix se limite à soit rester hors de Podemos, soit y entrer en se dissolvant dans une masse où la parole d'Iglesias à un poids hégémonique, tout au plus est-il possible d'y être un partisan démonstratif d'Iglesias pour exister… L'autre cause de ce manque de militantisme est la faiblesse, pour ne pas dire l'absence, de formation politique au sein de Podemos. Elle se limiterait à une formation à l'utilisation des nouvelles technologies.

Cette faible formation politique proposée aux adhérents de Podemos répond d'ailleurs au choix stratégique assumé de ne pas cliver dans le discours.

b) Refus d'assumer un discours idéologique clivant.

L'intention derrière ce choix stratégique est d'attirer les électeurs traditionnels du PP (parti conservateur, largement héritier du franquisme) et du PSOE. Au niveau stratégique, on pourrait reconnaître des parallèles avec ce qui a fait le succès du Front National en France. Il s'agit de se dire ni de droite, ni de gauche, pour viser une majorité populaire. Pour autant, dans la culture politique des porte-paroles de Podemos, il n'y a aucune ambiguïté avec l'extrême droite. Seulement, leur refus d'assumer une idéologie, d'assumer même une polarisation à gauche, conduit à renoncer à toute éducation populaire, ce qui rend leur électorat volatil. Volatilité qui semble se confirmer en ce moment même au profit d'un mouvement aux racines clairement droitières : « Cuidadanos » (citoyens).

Ni de droite, ni de gauche.
En effet Podemos refuse de se dire de gauche. Il parle de « caste » et de « peuple ». S'il met en avant quelques mesures qui pour des gens politisés sont clairement de gauche, il insiste surtout sur le renouvellement des pratiques politiques. Cette stratégie a fonctionné jusqu'à présent, principalement grâce à l'aide apportée par le monde médiatique, qui pensait ainsi affaiblir Izquierda Unidad (IU, l'équivalent du Front de Gauche, sans équivalent du Parti de Gauche, et donc avec un PCE tout à fait hégémonique au milieu d'une galaxie de micro-partis, souvent régionaux). Seulement maintenant que Podemos apparaît comme un candidat sérieux au pouvoir, les médias se sont retournés contre lui, l'attaquent de la même manière infamante que nous connaissons un peu partout. Mais surtout, les média soutiennent un nouveau mouvement, « Cuidadanos », qui, avec un objectif non affiché, mais connu, clairement ultra-libéral et réactionnaire, joue sur le terrain de Podemos de la promotion des nouvelles manières transparentes de faire de la politique. Cuidadanos en quelques semaines d'existence réuni 10 % des suffrages aux élections régionales d'Andalousie, et ne cessent de monter dans les sondages, alors qu'on assiste à un reflux de Podemos. Vraisemblablement les électeurs du PP qui avaient été attirés pas Podemos se tournent vers Cuidadanos, dès que la possibilité leur en est donnée. Ce faisant, la crédibilité de Podemos diminuant, on peut s'attendre à ce que nombre d'électeurs traditionnels du PSOE retournent à leur vote habituel… Il faut indiquer aussi ici que si IU a vu son ascension dans les sondages avant les Européennes stoppée par l'arrivée de Podemos, elle garde depuis une base de 8-10 % d'intention de vote (8 % aux élections d'Andalousie), plutôt stable.

Aucune lisibilité pour la gauche anti-austéritaire pour les élections locales de mi-mai.
En terme de stratégie d'alliance, le refus de Podemos de se situer à gauche l'a conduit à refuser tout rapprochement avec IU. Cela a conduit à des situations d'une extrême confusion, en particulier dans la préparation des élections municipales et régionales qui sont prévues pour la mi-mai. Premièrement Podemos, n'ayant pas de force militante crédible localement, a refusé de s'engager dans les élections municipales (il aurait été fréquent sinon de voir des ex-PP admirateurs d'Aznar devenir tête de liste de Podemos dans nombre de petites et moyennes communes). Ensuite, pour les grandes villes, et pour les communautés autonomes, pour répondre aux demandes pressantes de sa base, Podemos a posé des conditions strictes à toute participation électorale. En particulier, le refus de voir nul part accolé les sigles de IU et de Podemos. Du coup se sont créés des intitulés disparates, qui ont ensuite été victimes des dissensions entre partenaires, de dépôt de marque par des adversaires, etc. En fin de compte, aucun nom identifiable ne réunit pour les prochaines élections toutes les organisations de gauche opposées à l'austérité. On trouve même le même nom utilisée par des organisations concurrentes dans des municipalités voisines (« Cambiemos » soutenu par IU contre podemos ici, et soutenu par Podemos contre IU juste à côté…, « Ahora Madrid », « Ganar », etc.).
Enfin, le phénomène Podemos a aussi induit un désengagement du mouvement social qui a été pourtant si puissant l'an passé. Partout s'est installée la conviction que la solution aux difficultés communes viendra d'une prise du pouvoir prochain dans les institutions. Dans la gauche espagnole, nous sommes en somme passé d'un extrême à l'autre : de la conviction portée par les « indignés » que c'est uniquement par les mouvements sociaux, organisés horizontalement que viendra le changement nécessaire au dépassement de la crise sociale et économique, à la conviction portée par Podemos qu'il faut en priorité obtenir le pouvoir dans les institutions pour insuffler d'en haut, avec les meilleurs, le changement de toute la société.

Vers un reflux de Podemos ?

En fin de compte, le présupposé philosophique de Pablo Iglesias explique ses choix stratégiques. Il s'inscrit dans la continuité de Platon : le bon gouvernement est celui des meilleurs. C'est ce qui pour lui justifie d'encadrer Podemos par un cercle restreint et cohérent d'universitaires, la plupart collègues dans les mêmes départements de Sciences Politiques. C'est aussi ce qui explique la méfiance vis à vis des choix collectifs qui pourraient émerger des cercles.

Cependant ces choix risque d'être lourd de conséquence pour la gauche espagnole.
En terme stratégique, la « caste » reprend la main en utilisant la stratégie même de Podemos, et faisant apparaître « Cuidadanos ».
La situation économique dans les prochains mois ne va pas jouer en faveur de l'argumentaire de Podemos. Elle va certainement se stabiliser momentanément. Beaucoup vont se laisser persuader que les choses vont mieux, que les sacrifices auront été utiles. D'autant plus que beaucoup se sont finalement habitués à la précarité, à accepter des travaux pour des salaires et des horaires qui auraient paru scandaleux il y a 4 ans, et qui paraissent aujourd'hui comme une chance…

Surtout la fragilité militante de Podemos le rend vulnérable à une action déterminée et synchronisée d'un petit groupe de militant extérieur. Cette situation a été illustré à Murcie-ville ces dernières semaines. L'alliance entre IU et Podemos, du nom de « Cambiemos », a été actée aux conditions de Podemos : l'organisation de primaires absolument ouvertes, sans garantie préalable sur une représentation minimale des différentes organisations qui soutenaient la démarche. Les cadres de podemos s'y sont présentés sûrs d'obtenir les meilleurs résultats. Les cadres de IU, militants aguerris, ont fait une campagne de terrain dans les réseaux du mouvement social avec toute leur expérience. Ce sont finalement des militants IU qui raflèrent les 4 premières places de la liste. Face à ce résultat tout à fait inattendu, IU elle-même proposa de cèder ses places à Podemos. Mais ce fut la direction locale de Podemos qui refusa cet arrangement. Du coup Podemos à Murcia s'est scindé entre ceux qui continuent à soutenir Cambiemos, et ceux, surtout parmi les cadres, qui refusent le résultat de la primaire, ajoutant à la confusion… Un tel événement pourrait se produire partout en Espagne pour Podemos.

La situation politique n'est pas pour autant désespérée pour la gauche anti-austéritaire en Espagne. Pour David, la porte de sortie à cette impasse se trouve dans le rapprochement de Podemos avec IU. Les appareils des deux organisations sont très antagonistes. Mais IU est en crise depuis la création de Podemos. En particulier, des groupes proches de Podemos, autour de Tania Sanchez, sont sortis d'IU et sont entrain d'organiser une association politique pour les élections municipales à Madrid (« Ahora Madrid ») qui pourrait à terme jouer le rôle de pont entre Podemos et IU. Il faudrait cependant que Podemos se décide à polariser son discours, et que le PCE cesse de vouloir contrôle de manière hégémonique IU ou les alliances électorales qu'il soutient.