dimanche 18 septembre 2016

Pour un anthropocène écosocialiste.

L'émission « le téléphone sonne » du 14 septembre2016, sur France Inter, portant sur l'anthropocène, a été une caricature de l'impasse dans laquelle nous mène la dichotomie Nature/humanité quand il s'agit de penser la bifurcation écologique que notre biosphère est entrain de connaître et dont notre espèce est un acteur majeur. Je pense au contraire qu'il faut assumer pleinement que notre espèce est un produit et un moment de l'évolution de la vie sur Terre. Lorsque le ton culpabilisant de ce genre d'émission désespère de ce que l'humanité « fait du mal à notre pauvre planète », la réaction spontanée des auditeurs est de regretter d'exister. Nous sommes alors impuissantisés. Au contraire, notre capacité à agir serait libérée de la culpabilité stérile d'être là si nous acceptions être un produit parmi d'autres de cette biosphère. Ce que l'espèce humaine provoque est autant « naturel » qu'un feu de prairie de graminée qui empêche l'extension d'un écosystème forestier. Mais notre manière d'être vivant se particularise par sa conscience d'elle même et son action collective. Aussi, si la liberté de l'action humaine n'est pas une illusion, pouvons-nous changer notre interaction avec les écosystèmes auxquels nous appartenons. Ce changement collectif conscient est le projet politique de l'écosocialisme.

Les aspects scientifiques apportés par l'émission sont très intéressants. La communauté des géologues réfléchit à la pertinence de reconnaître l'entrée dans une nouvelle ère géologique : l'anthropocène, caractérisée par la marque faite par l'espèce humaine sur les archives géologiques qui lui sont contemporaines. Trois dates pourraient être choisies pour marquer le début de l'anthropocène : 1) la conquête des Amériques par les Européens. Cette date serait un tournant paléontologique. La jonction entre les écosystèmes qu'auraient opérée les Européens suite à cette conquête a effacé la séparation des domaines écologiques continentaux qui prévalaient depuis la dislocation de la dernière Pangée. 2) la révolution industrielle, en consumant d'énormes quantités de roches carbonées, a provoqué une modification significative des concentrations en CO2 dans l'atmosphère. A l'échelle planétaire, l'espèce humaine serait ainsi rentrée dans le club des êtres vivants qui modifient de manière significative les flux de matière entre les enveloppes de la Terre, ici en particulier les flux du carbone. Se faisant, l'espèce humaine provoque une modification du climat qui est en cours. 3) « la grande accélération » après la Seconde Guerre Mondiale où l'impact de l'espèce humaine passe un seuil quantitatif, non seulement du fait de sa démographie, mais aussi du fait de la démocratisation des technologies.

Quelques soit la date limite choisie, il est pertinent de reconnaître que l'activité humaine a provoqué un changement d'ère géologique qui s'inscrit de manière objective dans les différents compartiments de notre planète : dans sa biosphère, dans son atmosphère et donc son climat, et dans l'archivage géologique que constitue la formation continue de nouvelles roches sédimentaires.

Cependant la ligne éditoriale de l'émission fait une erreur intellectuelle énorme dès la citation utilisée en introduction : « Pour la première fois en quatre milliards et demi d'années une espèce unique [l'espèce humaine] a radicalement changé la chimie et la biologie de notre planète ». Cette affirmation concentre toutes les erreurs, scientifiques, épistémologique, philosophique et politique de l'environnementalisme culpabilisant.


Cyanobactéries


Scientifiquement, il est faux de dire que l'espèce humaine serait la première à modifier son environnement. Le dioxygène que nous respirons n'est pas « physiquement naturel ». Notre planète devrait posséder une atmosphère réductrice, et non oxydante comme c'est le cas. Les 20 % de dioxygène dans l'air qui nous permettent de respirer sont le produit de la photosynthèse des plantes, des algues et des cyanobactéries. Si ces êtres vivants cessaient leur métabolisme, le dioxygène disparaîtrait rapidement de l'atmosphère, non seulement par la respiration des êtres vivants aérobies qui survivraient dans l’intervalle, mais aussi du fait de l'oxydation des roches. L'atmosphère redeviendrait réductrice. Cet état oxydant des océans et de l'atmosphère ne date d'ailleurs « que » d'un milliard d'année, sur les quatre et demi de notre « pauvre planète ». Aussi ce fut un événement catastrophique que la « Grande Oxydation », quand des organismes photosynthétiques commencèrent à libérer du dioxygène, provoquant l'extinction massive des êtres vivants adaptés aux conditions réductrices originelles. Leurs descendants ne survivent plus que dans des milieux marginaux, épargnés par l'oxydation. Mais il faut admettre que nous, en tant que descendants des êtres vivants qui se sont adaptés à des conditions oxydantes, sommes les bénéficiaires de cette catastrophe.
La Grande Oxydation n'est pas le seul moment de l'histoire de la vie terrienne où un groupe d'êtres vivants ont modifiés de manière profonde, et souvent catastrophique, leur environnement. L'épuisement du CO2 par les végétaux photosynthétiques continentaux du Carbonifère a vraisemblablement conduit à une glaciation telle qu'on pense que la Terre se transforma en « boule de glace », avec des glaciers jusqu'à l'équateur. Seuls les volcans, en libérant le CO2 enfouis dans la lithosphère, ont permit un retour à des climats plus chauds. Le développement des plantes à fleurs fait partie des suspects de la disparition des dinosaures. De toute manière, parmi les plantes à fleurs, les graminées ont provoqués plus récemment le recul d'écosystème forestier à la faveur de grandes prairies, pourtant moins productives…

Se lamenter de la culpabilité unique et exceptionnelle de l'humanité se révèle aussi être une erreur épistémologique, c'est à dire sur notre manière de connaître. Car accuser l'humanité d'agir contre la nature revient à nous extraire des processus de l'évolution. Il s'agit d'une résistance intellectuelle au décentrement épistémique opéré par Darwin. Cette attitude correspond à un refus de prendre acte que l'humanité est une forme de vie parmi les autres, procédant des mêmes lois, résultant du même processus d'évolution.

Cet orgueil pervers qui se complaît dans la culpabilité doit être combattu philosophiquement. En continuant à séparer notre activité d'une « Nature » mythique, nous restons dans une représentation superstitieuse de notre environnement. Qu'on la considère comme un adversaire à soumettre, comme ce fut l'attitude du triomphalisme technologique, ou bien comme une « mère » à vénérer et respecter, pleine de toutes les vertus, comme c'est la pente que prend une certaine forme d'écologisme, considérer la Nature comme une entité extérieur à notre humanité nous emprisonne dans un irrationalisme qui interdit le débat argumenté nécessaire pour des prises de décisions politiques pacifiques.

Or l'organisation permanente d'un débat argumenté est justement la condition nécessaire pour trouver une ligne d'action politique collective. Car en fin de compte, la vraie question dans la bifurcation qui concerne notre biosphère est : est-ce-que le prochain état d'équilibre que les écosystèmes vont trouver sera compatible avec la vie humaine ? Nous n'avons aucun cas de conscience à avoir sur la pérennité de la vie en tant que vie. Des formes de vies nous survivront quoique nous fassions et elles continueront à évoluer, que nous disparaissions plus ou moins tôt.

Nous ne sommes pas le centre de l'univers. Ni en tant qu'êtres désirés par un être suprême, et même s'il nous plaît de le croire, il est vain d'adopter ce point de vue comme base de décision politique. Ni en tant qu'être coupable destructeur de sa « mère » nature. Nous sommes une partie de ce qui est. Dans l'univers physique, ce qui est est pérenne autant qu'il peut reproduire sa forme. La majorité de la matière se trouve sous des formes localement stables. La vie est un phénomène apparemment exceptionnel, où la matière se retrouve sous des formes extrêmement complexes contenant des hauts niveaux d'information (bas niveau d'entropie) et capable de reproduire les mêmes formes. Un tel état ne peut être maintenu qu'au prix de flux d'énergie et de matière constants. Les structures du vivant se sont succédées en formes de plus en plus complexes et diverses à la fois par les mécanismes de compétition à la survie qui sélectionnaient les formes les plus aptes à êtres pérennes en fonction de leur environnement, et par des mécanismes de collaboration qui vérifiaient la nécessaire compatibilité entre toutes les formes de vie contemporaines à chaque moment de la biosphère et la stabilité dynamique de cette dernière en tant qu'ensemble des formes de vie en interaction.

Notre espèce, produit et résultat de ces mécanismes se trouvent soumis aux mêmes lois. Pour exister en tant qu'humanité il nous a fallu survivre contre toutes formes de vie qui s'opposaient à notre reproduction. Ce faisant nous avons forcément limité voire éliminé plusieurs de ces formes de vie, comme toutes les autres formes de vie l'ont fait avant nous et continueront à le faire après nous. Notre avantage sélectif doit beaucoup à l'émergence de la culture humaine, cette aptitude particulière, mais néanmoins non exclusive, de notre espèce à produire des états de la matière qui ne dépendent pas des informations portées génétiquement dans notre ADN, mais par des informations conçues par notre système nerveux, mémorisées à l'échelle individuelle mais aussi transmises horizontalement entre contemporains, et dans le temps de génération en génération.
A tout instant de notre histoire, le développement des cultures humaines, quelque soit les perturbations qu'elles provoquaient, restait compatible avec un équilibre de la biosphère suffisant à la pérennité de l'espèce humaine. Plusieurs situations historiques ont vu l'écroulement d'un groupe humain du fait des effets qu'ils provoquaient sur leur environnement. Nous devenons aujourd'hui conscient que cette situation peut concerner l'ensemble de l'humanité. L'écosocialisme est la doctrine politique qui se donne pour objectif de répondre à ce défi.

Il ne s'agit pas d'imaginer revenir en arrière, c'est à dire sortir de l'anthropocène. Il s'agit d'assumer l'entrée dans l'anthropocène, de l'assumer pleinement. La culture nous a donné l'avantage sélectif qui a permis notre expansion en tant qu'espèce, et un accès aux ressources pour chaque individu de l'espèce tel que chacun peut potentiellement disposer d'un confort émancipateur. Cependant notre nombre multiplié par l'impact de chacun, quoique très inégal, constitue bien la cause de la dégradation des écosystèmes, telle que la pérennité du confort émancipateur et notre survie ne seront pas longtemps possibles. L'écosocialisme propose un défi optimiste à l'humanité : que la cause qui nous met en péril soit l'outil de notre survie commune et du bien vivre pour chacun. Notre capacité à prendre des décisions collectivement rend possible un changement de notre manière d'interagir avec les écosystèmes pour les maintenir durablement dans un état compatible avec notre nombre et l'émancipation de chacun. 

Cahors, le 18 septembre 2016,
Philippe Gastrein 

dimanche 28 février 2016

La proposition de candidature JLM2017, un outil pour le rassemblement citoyen pour une 6° République écosocialiste

Nous commençons une nouvelle phase politique qui doit préparer les élections cruciales pour notre République qui auront lieu en 2017. La résolution du dernier Conseil National du PG nous invite à mettre le parti au service d'un mouvement citoyen. La confusion dans notre gauche, entre attentisme et participation ambiguë aux primaires, dont nous ne savons pas si elles auront lieu (on nous annonce décembre 2016!), a accéléré la proposition de candidature de Jean-Luc Mélenchon.
Cette candidature se propose d'être un outil pour rendre possible un rassemblement des citoyens, hors des cadres des partis (mais pas forcément sans le soutien des partis), contre la politique de droite, de plus en plus dure, du gouvernement actuel. En effet, nous voyons bien qu'il faut proposer une alternative claire et ferme à la politique actuelle de division des français (état d'urgence, déchéance de nationalité) et de précarisation des travailleurs (projet de loi el Khomri).
Le Parti de Gauche a été depuis 2012 un partenaire loyal dans le Front de Gauche pour transformer la dynamique de la campagne présidentielle de 2012 en un mouvement citoyen stable capable de proposer, de construire et d'assumer une alternative crédible au social-libéralisme.
Nous ne nous attendions pas forcément à ce que ce gouvernement trahisse à ce point sa propre parole, et, avec elle, l'idée même de "gauche". Nous sommes en tout cas pris au piège par la perte de clarté dans ce mot.
Mais aussi, l'organisation "Front de Gauche" n'a pas réussi à proposer une ligne politique cohérente au cours de ces 4 dernières années. Nous devons maintenant constater que la stratégie de s'appuyer sur des cartels de partis n'est pas suffisante, voire est contre-productive par rapport aux défis que nous devons relever.
Le dernier congrès du PG à Villejuif avait décidé de marcher sur deux pieds: à la fois participer à la construction de l'unité des forces à gauche du PS, et se mettre au service de la construction d'un mouvement citoyen qui déborde les organisations politiques. Dans la région Midi-Pyrénée, notre action politique s'est faite en 2015 dans le cadre de cette stratégie, avec des résultats honorables, pour les élections départementales (« AveyronMajorité Citoyenne », « Rassemblement Citoyen Solidaire et Ecologique » dans le Lot, etc.) et pour les élections régionales (« Nouveau Monde en Commun »). Cependant, nous voyons les limites des lourdeurs causées par les arrangements entre organisations politiques, quand ils sont posés comme conditions et préalables à toutes autres constructions politiques. Dans le même temps nous voyons aussi que le mouvement citoyen n'émerge pas seul. Soit qu'il soit représenté par des collectifs très politisés qui agissent in fine comme des partis, soit que le comportement des partis, y compris parfois le PG, constituent un obstacle à l'engagement des citoyens peu politisés.
C'est pourquoi la proposition de candidature de Jean Luc Mélenchon peut être un outil pour fédérer celles et ceux qui veulent construire une alternative à la politique dictée depuis les institutions européennes gouvernement après gouvernement, sans respect des engagements pris pendant les campagnes. La plateforme en ligne jlm2017 a déjà réuni plus de 65000 signatures, bientôt 600 groupes de soutien sont entrain de s'organiser sur tout le territoire français, et hors des frontières, la possibilité de contribuer directement à la rédaction d'un projet, etc.

Mettre le Parti de Gauche au service du rassemblement citoyen à travers le soutien à la candidature de Jean-Luc Mélenchon : ce n'est pas être dans une logique idolâtre envers la personnalité de Mélenchon ; ce n'est pas être « non unitaire » car Mélenchon n'aurait pas consulté ses partenaires lesquels ne l'ont jamais consulté quand ils ont décidé de stratégies électorales qui décrédibilisaient le Front de Gauche. C'est utiliser ce que nous avons de disponible dans la situation difficile où nous sommes : le souvenir d'une campagne pendant laquelle s'était créée une véritable dynamique populaire, de laquelle seule le nom de Mélenchon n'a pas été compromis depuis dans des arrangements ; une aspiration diffuse mais réelle dans notre peuple pour à la fois refuser la politique lamentable du gouvernement actuel et la politique de haine et de division qui est proposé en alternative à travers du FN ; la possibilité, illustrée par des exemples voisins comme Podemos en Espagne, de mouvement animé par une équipe hautement politisé et soutenu par un grand nombre de citoyen de déborder la logique d'appareil des partis, et d'arriver au porte du pouvoir. Ce sont tous ces ingrédients que la candidature jlm2017 se propose de réunir pour rendre possible une 6° République fondée par un processus constituant populaire et une transition écologique pour faire entrer l'humanité dans une civilisation écosocialiste. 
Auteur: Philippe Gastrein

jeudi 21 mai 2015

Pour faire vivre des assemblées citoyennes : ni centralisme cybercratique, ni consensus à 2h du mat'.



 Philippe Gastrein

L’évolution en Espagne des mouvements sociaux et des propositions politiques assorties sont pour nous, en France, objet d’inspiration. Cependant nous nous en faisons souvent une vision idéalisée, voire mythifiée, qui nuit à la transposition dans le contexte de français de propositions politiques pertinentes. Déjà le Mouvement du 15 Mai (souvent nommé chez nous « des Indignés ») a fait rêver celles et ceux qui cherchent à faire vivre une forme de démocratie radicale, spontanée et assembléaire. Non seulement ce mouvement fut un feu de paille qui disparût des places après quelques mois, mais surtout on pourrait lui reprocher d’avoir raté le rendez-vous des urnes lors des élections anticipées de 2011, et d'avoir ainsi laissé Rajoy prendre le pouvoir pour appliquer l’austérité à la sauce PP. Aujourd’hui Podemos est perçu par beaucoup comme la continuité des Indignés, y compris en Espagne. Or le mode d’organisation de Podemos consiste en l’exact contraire de la démocratie horizontale expérimentée sur les places par le mouvement du 15M. Il s’agirait plutôt d’un centralisme cybercratique (voir supra) dont les contradictions risquent d’apparaître très porchainement, faisant de Podemos un second feu de paille dans l’histoire espagnole.

Il me parait important de bien comprendre les fragilités de ces deux expériences espagnoles afin de trouver les bons équilibres pour réaliser ici en France des Assemblées Citoyennes (AC) qui articulent implication citoyenne large et crédibilité politique dans la capacité à prendre et assumer le pouvoir.

En effet, nous avons en Espagne, d’une certaine manière, des expériences politiques qui explorent les limites de deux logiques antagoniques.

Les indignés, faiblesses de la démocratie radicale tout de suite.
D’une part le 15M s’est construit avec la conviction qu’il faut appliquer tout de suite la démocratie sous sa forme radicale et idéale : pas de délégation, décision au consensus…
            A l’échelle de l’Histoire espagnole, cette radicalité a justifié le refus de participer aux élections anticipées de novembre 2011, ni même d’appeler à voter pour aucun parti. L'écrasante victoire du PP qui s’en est suivie a permis aux partisans de l’austérité d’approfondir le traitement de choc initié par le PSOE de Zapatero. Le PP y apportant sa « touche » répressive et réactionnaire, en particulier dans le domaine de la répression du mouvement social (lois anti-syndicalistes, loi anti-manifestations, mesure de criminalisation des militants s’opposant aux expulsions, etc.) et la remise en cause de droits fondamentaux (recul du droit à l'IVG, etc.).
            Au-delà de ce raté stratégique, qui pourrait être imputable à la naïveté sympathique du mouvement, ceux qui y ont participé rapportent un essoufflement interne. L’exigence de consensus rendait les décisions impossibles, pire donnait le pouvoir de décision aux plus acharnés, aux plus agressifs. En effet, aucune décision ne se prenait tant qu’un seul participant de l’assemblée croisait les bras. Du coup les argumentations continuaient. Les participants les moins motivés, ceux qui continuaient à avoir une activité professionnelle ou avaient des obligations familiales, finissaient par quitter l’assemblée, et la décision « au consensus » se prenait à 2h du matin, entre les restants, ceux qui dormaient sur place…  Nous avons observé les mêmes phénomènes en France autour des ZAD…

Podemos, faiblesses du centralisme cybercratique.
Podemos, d’autre part, s’organise de manière diamétralement opposée, quoiqu’en pense ceux qui restent persuadés qu’il s’agirait d’une continuité du 15M. L’exécutif du nouveau parti n’intègre aucune minorité, et est composé d’un cercle resserré de proches de Pablo Iglesias. Le succès populaire de Podemos doit beaucoup au charisme médiatique de son leader. Du coup, les décisions prises par vote internet suivent largement les avis de celui-ci, indépendamment des discussions qui peuvent avoir lieu sur le terrain entre militants. On assiste en quelque sorte à un « centralisme cybercratique ». Cette forme d’organisation ne génère pas de militantisme sur le terrain. Elle démontre même que le « cyberactivisme » ne remplace pas le militantisme de terrain. Plus encore, le succès de Podemos dépend de la couverture médiatique qui lui est accordée, et donc doit sacrifier sur le contenu de son discours pour être accepté par le formatage médiatique.

S'inspirer du 15M et de Podemos, tout en évitant les écueils.

Dans notre projet de faire vivre des AC, ces deux expériences ne sont pas à négliger. Premièrement parce que chacune porte des aspirations auxquelles nous voulons répondre (exigence d’organisation plus horizontale, ambition d’expérimenter des formes de démocratie radicale pour le 15M ; ambition de prendre le pouvoir pour de bon, et donc de rassembler une majorité, sans se faire récupérer par la « caste » ou « l’oligarchie » pour Podemos). Deuxièmement, parce que ces faiblesses induites par des choix extrêmes dans les formes d’organisation sont autant de leçon qui peuvent nous permettre d’éviter ces travers.

Essayons de formaliser la méthode d’implication citoyenne, en particulier l’articulation entre organisation en assemblées et soutien des partis déjà constitués.

Résumons d'abord l’expérience d’Aveyron Majorité Citoyenne menée avec un certain succès (Pour plus de détails, lire cet article de Guilhem Serieys) pour les dernières élections départementales :

Rassembler une base de soutien citoyen le plus large possible.
La méthode suivie a été de proposer la signature d’un appel dans les réseaux politiques et dans le mouvement social. Cet appel était court. Il cadrait l'orientation politique des signataires avec 3 marqueurs politiques clairs et concis : refus et indépendance vis-à-vis de la politique gouvernementale austéritaire, refus de la réforme territoriale en l’état, opposition au projet de Grand Marché Transatlantique (GMT). Et surtout il proposait une méthode : co-élaboration du programme et désignation des candidats en AC.

Nécessité d'impliquer les partis politiques susceptibles d'être en cohérence avec la démarche au plus tôt.
Le relatif succès qu’a rencontré ce texte (200 signatures en un mois, presque 300 après la campagne) a été largement obtenu grâce au soutien des partis politiques à la démarche, en particulier du PCF et du PG. Ainsi, second aspect de méthode, il est important d’impliquer les partis et les collectifs en amont pour s’assurer de leur soutien à la démarche.

Assurer une démarche citoyenne sincère.
Ensuite, au cours de la campagne, là où la dynamique des AC a prise, c’était là où les citoyens n’avaient pas l’impression que tout avait déjà été décidé par les partis. En effet, pour rendre possible la démarche à l’échelle départementale, il a fallu recourir sur certains cantons à des accords d’appareil « à l’ancienne ». Ce sont sur ces cantons où nous constatons la moindre progression électorale d’AMC, comparée aux résultats du candidat Front de Gauche à la présidentielle de 2012. Cependant, on voit des militants politiques aguerris prendre goût à cette forme d’implication citoyenne, y compris là où elle n’a pas été réalisée dès le départ de la campagne.

Laisser la créativité collective expérimenter hors des vieilles habitudes des partis.
Enfin, dans le processus de co-élaboration du programme, les militants politiques des partis se sont fait un peu bousculer sur leur habitude de dénoncer et ainsi de se positionner systématiquement comme opposants. Les participants aux AC pour qui il s’agissait souvent d’une premier engagement politique refusaient d’organiser le discours de campagne autour d’une dénonciation du personnel politique adverse, mais plutôt autour de propositions positives et concrètes de ce que nous ferons une fois au pouvoir. Ce discours positif, a posteriori, a certainement été parmi les facteurs du relatif succès d’AMC dans les urnes.

La crédibilité se gagne en chemin.
Après les élections, l’envie est forte parmi les participants des AC de continuer la démarche. Surtout, on constate un certain gain en crédibilité de la démarche, puisqu’en certains endroits les AC organisées après le premier tour attire plus de participants qu’avant, notamment des citoyens précédemment engagés dans des démarches de citoyenneté participative, proche dans la méthode avec AMC, mais qui étaient resté de côté pendant la séquence électorale.

Enjeux de la démarche citoyenne

Au niveau théorique, l’enjeu de la démarche est de répondre à une aspiration profonde chez nos contemporains d’un réel renouveau de la démocratie. Plusieurs signes indiquent qu’une majorité de nos concitoyens veulent prendre part aux décisions qui les concernent. Non seulement en ont-ils le désir, mais surtout en ont-ils les capacités. Le niveau d’éducation et les modes d’organisation du travail qui ont poussé à l’autonomie individuelle font que chacun se sent capable de décider sur les grandes questions qui le concernent, mais surtout supportent de moins en moins que ces questions soient traitées de manière manifestement inappropriée et opaque. Cependant ces mêmes raisons font que cette génération avide d’autonomie est incapable de s’organiser collectivement. Il est donc illusoire de croire qu’un mouvement spontané émergera de ces aspirations. Nous avons la responsabilité de proposer un outil politique pour que cette génération s’en saisisse. Notre responsabilité est d’autant plus grande que le niveau de dépolitisation de la population est telle qu’un outil d’expression citoyenne similaire, mais avec un contenu ultralibéral, voire xénophobe, en résonnance avec l’individualisme ambiant, aura certainement le même succès. Pour autant, cet individualisme ne rentre pas forcément en contradiction avec une aspiration à la solidarité. Surtout il peut être contrecarré par l’argument rationnel que les grands problèmes auxquels chacun est confronté (précarité économique, dégradations environnementales, etc.) ne peuvent être réglés que par des solutions collectives.

Pour répondre à cet enjeu, il est nécessaire de proposer donc un outil politique crédible et sincère. C’est là où le rôle des partis est critique. Sans le soutien des militants des partis clairement engagés dans la lutte contre l’austérité, pour la solidarité et la transition écologique, aucun mouvement citoyen ne réunira la crédibilité nécessaire pour entraîner derrière elle un nombre significatif de citoyen. Cependant, ce qui freine autant l’adhésion populaire autour d’un projet d’implication citoyenne, c’est la suspicion quant aux intentions manipulatrices des partis. Il faut reconnaître à cette suspicion l’expérience malheureuse, parfois traumatisante, de précédents où l’on a vu des partis tenter de récupérer de telles initiatives parfois pour les trahir. Il s’agit donc de garantir la sincérité de la démarche. C’est pour cela qu’il est important de n’accepter des accords d’appareil que pour garantir la sincérité et la transparence de la démarche. Surtout, il importe de bien penser les règles de prise de décision : convocation d’AC sur la base des signataires à l’appel, co-élaboration en assemblée des éléments programmatique, désignations des candidats en assemblée, etc. C’est là aussi où il importe de définir les relations entre futurs élus et AC : charte d’engagement, charte ANTICOR… Il faut bien veiller à ce que l’engagement des futurs élus vis-à-vis des AC ne constitue pas une concession à la tendance consumériste des citoyens. Il s’agit au contraire que cet engagement soit réciproque : là où le futur.e élu.e s’engage à présenter les dossiers sur lesquels il aura à statuer, les AC s’engagent à les travailler avec lui et à rédiger avec lui des contre-propositions, voire à établir des contre-expertises en s’appuyant sur les compétences présentes dans l’AC ; là où l’élu.e s’engage à faire entendre les revendications du mouvement social dans les institutions, les AC s’engagent à relayer et appuyer par leur mobilisation militante les revendications qui ont été défendue dans les institutions…

Pour les partis, et surtout pour les militants de ces partis, il s’agit de ne pas oublier les raisons profondes pour lesquelles ils ont adhéré à leur parti, ne pas oublier qu’il ne s’agit pas d’une adhésion à un nom, un sigle, une histoire, mais bien la volonté de changer les choses, et pour cela de convaincre une majorité de ces concitoyens de choisir un certain type de politique. Il s’agit donc de se convaincre que les AC sont l’outil politique pertinent pour atteindre cet objectif. Pour autant, cela ne signifie pas la dissolution des partis pour cause d’inutilité. Au contraire l’existence de collectifs organisés comme le sont les partis est essentiel à la réussite de la démarche d’implication citoyenne. Les partis, de par leur expérience historique, seront particulièrement vigilants aux tentatives de récupération du mouvement par ceux-là même qui ont tout intérêt à ce que rien ne change. Les partis apportent une capacité d’organisation et de planification qui a du mal à émerger rapidement dans un collectif nouvellement constitué : prévoir les échéances électorales, envisager les rythmes militants dans le temps, anticiper des chocs externes (manœuvres des adversaires, événements internationaux, cycles économiques, etc.), savoir-faires militants (conception et diffusion de matériel de propagande, organisation de meeting, services d’ordre, etc.)… Surtout les partis, de par leur assise nationale, et parfois internationale, sont plus en mesure de réaliser une coordination du mouvement à grande échelle géographique (grande région, nation…).

Ce rôle des partis dans le soutien aux AC implique forcément de reconsidérer l’activité interne de ces partis. En premier, il s’agit d’affirmer que le soutien aux AC ne devient pas la seule activité des militants. Des réunions internes régulières restent nécessaires pour échanger et concevoir une analyse politique cohérente de la situation politique au fur et à mesure de son développement. Ce travail de réflexion étant nécessaire pour ensuite alimenter le travail des AC. Il importe aussi que le parti continue à avoir une activité de formations internes, tournées vers des tâches militantes utiles aux AC : animation des AC qui favorise la parole de tous (par exemple, scénarisation qui empêche la monopolisation de la parole par quelques uns fort en gueule…), mutualisation des savoir-faire militants, etc.

Le processus d’AC que nous envisageons constitue en soi un outil d’éducation populaire. Dans la pratique même des AC, nous apprenons collectivement à faire vivre une démocratie plus profonde, plus authentique. Mais aussi, il s’agit de ne pas perdre de vue les enjeux sociaux, économiques et environnementaux que doivent relever notre société. Il s’agit aussi dans les contenus des échanges en AC de politiser les questions. Ne pas avoir peur des questions ultra-locales du quotidien, mais de faire l’apprentissage collectif de l’articulation entre ces questions et des enjeux plus globaux, surtout d’apprendre à traiter ces questions collectivement dans la perspective de l’intérêt général.

Elargir la méthode d'implication citoyenne à l'échelle de la grande région LR/MP.

Notre ambition aujourd’hui est de transformer cet essai pour l’élargir sur la grande région. A cette échelle, nous devrons avoir recours aux outils de consultation par internet. C’est là où le modèle Podemos doit être bien considéré, de manière critique.

Reprenons les points de méthodes appliquées pour Aveyron Majorité citoyenne.

Rassembler une base citoyenne crédible à travers un appel régional, cette étape est en cours, et ne devrait pas poser de difficultés insurmontables, sinon les difficultés relationnelles habituelles dans les relations unitaires.

Nécessité d'impliquer les partis politiques susceptibles d'être en cohérence avec la démarche au plus tôt. Là aussi, la difficulté théorique n'est pas énorme. Sans négliger pour autant les difficultés pratiques auxquelles nous seront vitre concrètement confrontés. Nous y avons déjà répondu par l'établissement d'un calendrier serré pour prendre les autres organisations de vitesse.

Assurer une démarche citoyenne sincère.
C'est là où cela va être le plus compliqué. Autant pour les départementales, on a pu légitimement organiser des AC par canton, pour les régionales il faudra co-élaborer un programme avec des AC sur 13 départements, et faire émerger des listes de candidats pour chacun de département, et enfin décider d'une tête de liste unique (ou binôme?) pour toute la nouvelle grande région. C'est dans ce processus compliqué qu'il faudra s'inspirer de manière critique de ce qui s'est passé ces dernières années en Espagne. Le travers de l'organisation horizontale sera certainement rapidement repoussé, vu les échéances à respecter, et surtout vu que l'objectif dès le début sera de se présenter à une élection. Les partisans inconditionnels de la démocratie radicale ne seront certainement pas de la partie. Par contre, il s'agira d'être vigilant sur les travers du centralisme cybercratique à la Podemos. Ce travers ne viendra certainement pas par une main mise par un petit cercle hiérarchisé sur lorganisation, ou sinon les deux premières étapes de notre projet auront été des échecs. Il faudra plutôt batailler pour éviter de tomber dans un autre travers : celui de s'enfermer dans des accords d'appareil en préalable aux travaux des AC. Ce sera à mon avis un des rôles majeur du parti de gauche : assumer des transactions d'appareil, d'y faire peser ce qu'il peut dans le rapport de force, mais pour la finalité de faire vivre la démarche citoyenne de la manière la plus dégagée possible des logiques et des intérêts d'appareil.
Par contre une forme de « centralisme cybercratique » peut se mettre en place qui court-circuite l'importance des discussions et des décisions prises sur le terrain en AC, et transforme la démarche citoyenne en une sorte de forum politique où l'emporteront les plus aguerris dans le cyberactivisme. En particulier, dans le choix des candidats, ne pouvant se connaître physiquement dans des assemblées, ce sont des personnalités déjà connues,  et en mesure d'organiser des formes de marketing politique sur les réseaux et dans les média conventionnels, qui obtiendront selon toutes probabilités le plus de suffrage.
Pour éviter ce travers, nous devons tout inventer, car nous n'avons aucun modèle. Je liste ici quelques idées personnelles qu'il s'agira d'enrichir ou contredire dans nos réflexions communes.
                        Nous disposons déjà d'un outil informatique, développé dans le cadre du m6r. Pour moi, le fait qu'il s'agisse d'outil fait avec des logiciels libre, et dans l'esprit du libre, compte tout particulièrement.
                        Il faut penser par ailleurs une articulation obligatoire entre AC « réelle » et débat et prise de décision sur le réseau. Les documents de base pour le programme devront par exemple forcément émerger de forums départementaux, interdépartementaux ou régionaux. Ensuite seulement ils pourront être soumis à des processus de discussion et d'amendement par internet. Mais toujours avec des contributions remontant d'AC locales. Il sagira dinstituer des porteurs de parole (ou secrétaires) qui réunissent à loccasion de chaque AC des éléments qui enrichissent le programme, qui relèvent des questions qui émergeraient ici, et qui pourraient trouver réponse dans le cadre dune autre AC, etc.
 Pour ce qui est des candidatures, on pourrait imaginer sur le même principe que tout candidat doit être présenté par une AC, et refuser des candidatures personnelles.
                        Enfin, pour dégonfler le risque d'inflation « marketing » sur les personnalités, qui nous ferait basculer in fine dans un système de primaire à l'étasunienne, on pourrait imaginer d'introduire du tirage au sort parmi des candidats légitimés par les AC et le vote des signataires de l'appel (voir proposition d'un mode de désignation des candidats dans un troisième article).


Pour conclure, il s’agit de ne pas perdre de vue l’objectif de société que nous nous donnons. Pour moi, l’écosocialisme présuppose la conviction que l’intelligence collective est supérieure au génie de quiconque pris isolément. Il s’agit pour autant d’être lucide sur la situation matérielle et culturelle de nos sociétés. L’application de but en blanc de méthode démocratique radicale sera condamnée à l’échec du fait des inégalités économiques qui permettront toujours à quelques uns de corrompre, et du fait de notre manque de maturité collectif. Il suffit de participer au fonctionnement de n’importe quelles associations pour se rendre compte à quel point est répandu parmi nous l’attitude d’être « démocrate » tant qu’on n’est pas en responsabilité, et à quel point le pouvoir, dans des institutions déresponsabilisantes, corrompt. La grève civique qui s’exprime par l’abstention relève essentiellement d’une rupture de confiance entre les outils politiques existants et la majorité de nos concitoyens. Les AC doivent avoir l’ambition de retisser cette confiance civique qui est absolument nécessaire à la paix dans nos sociétés. Nous devons donc assumer d’en faire des lieux d’éducation populaire, polarisés pour des choix de sociétés clairs : solidaires et écologiques.

lundi 18 mai 2015

Système proportionnel de liste ouverte avec clause de garantie

Traduction de l'article de Rafael Pla Lopez, mathématicien à l'université de Valence.

Introduction:

Nous parlons de liste ouverte quand chaque électeur peut voter pour n'importe quel candidat indépendamment de la manière avec laquelle il a été présenté.

Nous parlerons de système proportionnel quand, dans le cas où une partie de l'électorat vote en bloc de la même manière, ils obtiennent au minimum un nombre de représentant qui s'écartent de pas moins que de l'unité de la part proportionnelle exacte qui leur correspond. Nous parlerons de proportionnalité forte quant ils l'obtiennent aussi au maximum.

Cette proportionnalité peut être garantie avec différentes méthodes. Une de celles-ci est l'utilisation du vote ordonné pondéré, où chaque électeur assigne un ordonnancement entre candidats et à chaque candidat choisi reçoit une note différente en fonction de la position à laquelle il a été assigné. On peut établir différentes pondérations. Par exemple:
  • Diviser par l'ordre de classement à laquelle il a été assigné (c'est à dire diviser par 1, 2, 3, 5... à la manière de la règle de Hondt)
  • Diviser par les chiffres impairs successifs (1, 3, 5, 7... à la manière du système de Saint-Lagué)
  • Multiplier par le nombre de candidat à élire plus 1 moins l'ordre de classement (par exemple, dans le cas de 10 candidats à élire, multiplier par 10, 9, 8, 7...)
Avec n'importe laquelle de ces pondérations, si tous les électeurs votent en différents blocs pour des listes disjointes de candidats, le résultat est proportionnel selon la définition précédente (bien que, par exemple, avec les diviseurs de Saint-Lagué, on obtient une meilleure approximation de la proportionnalité exacte, et avec le système multiplicatif on obtient la moins bonne approximation). Mais, si une majorité d'électeurs croisent leurs votes, choisissant leurs candidats dans des ordres différents, ils pourraient obtenir une représentation supérieure à ce qui leur correspondrait proportionnellement. Pour l'éviter, il faut ajouter une clause de garantie de la proportionnalité.

Celle-ci peut être réalisée sous différentes formes. En particulier, à la VII assemblée de Esquerra Unida del Pais Valencià [Gauche Unie en Pays Valencien], du 3 décembre 2000, un système mixte a été approuvé, où les électeurs peuvent éventuellement opter entre voter par liste ouverte, ou bien sur des candidatures fermées, garantissant la proportionnalité pour celles-ci par le système du plus grand reste [Resto Mayor] ou de Saint-Lagué, selon qu'ils s'agirait de simplement répartir des postes, ou bien de les ordonner.

Cette méthode peut être appropriée pour faire primer le respect de la pluralité propre à mouvement politique et social. Dans d'autres cas, sans doute, on peut être d'abord intéressé par la cohésion, en évitant d'avoir recours à des candidatures fermées pour garantir la proportionnalité. Ceci peut se faire avec la méthode décrite dans un autre article [en valencien!] utilisant la classification des bulletins avec la loi d'Ondt ou de plus grand reste [Resto Mayor]


Annexe:
Feuille de dépouillement:

Nom :
N°1 ............ :                / 1 =
N°2 ............ :                / 2 =
N°3 ............ :                / 3 =
...
                     TOTAL         =



lundi 20 avril 2015

Podemos, un feu de paille?

Cet article fait suite à une discussion que j'ai eu avec David Hernandez Castro, animateur des écosocialistes de la région de Murcia, le 15 avril 2015.
- Philippe Gastrein

Alors que beaucoup d'entre nous sont persuadés du succès certain de Podemos dans les mois à venir, plusieurs signes indiqueraient plutôt que sa dynamique est entrain de s’essouffler, voir de refluer. Pour David, la marche pour le changement, dans les rues de Madrid, convoquée par Podemos le 31 janvier dernier aura été son chant du cygne. Un an plus tôt, les participants d'une marche semblable convoquée par le mouvement social (les « marées ») se comptaient en million, et non en centaines de milliers. Les résultats aux élections régionales d'Andalousie, de 15 %, sont bien inférieurs à ce qu'escomptait la direction de Podemos : autour de 25 %. Aujourd'hui les intentions de vote de Podemos sont en baisse, et il serait heureux si Podemos conserve 15 % des suffrages quand les élections générales arriveront en novembre ou en janvier prochain.

Pour David, ces difficultés de Podemos, voire son reflux, s'expliquent par les contradictions propre à Podemos, dont il m'avertissait depuis l'été dernier. On peut synthétiser ces contradictions en deux choix stratégiques : a) une organisation très hiérarchisée et centralisée autour de Pablo Iglesias et b) le refus d'assumer un discours « à gauche » et de proposer une idéologie. David résume avec ironie ces positions par le « centralisme cybercratique ».

a) Une organisation hiérarchisée et centralisée

Dès après les élections européennes de 2014 où Podemos avait fait la surprise, obtenant 8 % des suffrages, et 5 eurodéputé.e.s, en seulement 5 mois d'existence, le projet de Pablo Iglesias annonçait une volonté d'un exécutif resserré, en opposition avec un projet de parti alternatif, porté par des membres d'Izquierda Anticapitalista (NPA espagnol), qui était plus horizontal. La fondation en parti de Podemos au cours de l'automne 2014 va confirmer ces orientations, avec des statuts ne laissant aucune place à un éventuel courant minoritaire dans l'exécutif.
Cette forme d'organisation est en contradiction avec les attentes de la majorité de ceux qui y adhèrent, puisque ceux-ci viennent pour beaucoup du Mouvement 15M (Indignés), ou en tout cas pensent rejoindre ce qui en serait la continuation. Cette fausse perception est d'ailleurs celle qui domine parmi nous en France. Malgré le succès des « cercles », organes de rencontre et d'organisation locaux de Podemos, les statuts du nouveau parti ne leur donnent quasiment aucun pouvoir décisionnel. Les décisions des militants qui s'engagent concrètement sur le terrain, consacrent du temps aux réunions, etc. sont court-circuités par des référendums sur internet. Or le nombre d'adhérents de Podemos (adhésion gratuite) étant supérieur de 100 voir 1000 au nombre de militants de terrain, les débats qui peuvent avoir eu lieu en assemblée comptent pour rien dans les décision finale validées par des votes par internet. Plus pervers, le poids médiatique de Pablo Iglesias est tel qu'il peut remporter la décision par ses seules consignes de vote, quelque soit l'implication militante des militants locaux. Des situations de ce type se sont produites déjà à plusieurs reprises, notamment à Murcie même, où la candidate aux européennes désignée par les cercles locaux s'est faite remplacée par une proche d'Iglesias, inconnue localement.
Il se trouve que David porte une grande estime personnelle à Pablo Iglesias, et ne doute pas de son engagement à gauche. Pour autant, le pouvoir corrompt, même les meilleurs. Surtout, ce « centralisme cybercratique », s'il se pérennise, induira, pour les futures structures politiques qui l'adopteront, un fonctionnement basé sur le charisme des personnalités politiques, semblable aux primaires de type étasuniennes, où gagnera le plus doué à appliquer un bon marketing politique. Déjà en Espagne, on voit un renouvellement des porte-paroles des différents courants politiques, pour mettre en avant des jeunes, avec belles gueules et joli bagout…
La conséquence concrète de cette organisation pour Podemos, c'est la faiblesse, voire l'absence, de son réseau de militants locaux. En fin de compte, Podemos se résume à un petit cercle d'universitaires, pour beaucoup experts en Sciences Politiques. Cette faiblesse du militantisme est entre autre la conséquence de l'absence d'ouverture pour des minorités organisées. Pour rentrer dans Podemos, il faut abandonner ses appartenances partidaires précédentes. Plus encore, il est interdit de créer dans Podemos des cercles qui reproduiraient des associations préexistantes. Du coup, pour un militant aguerris d'une des différentes organisations de gauche, le choix se limite à soit rester hors de Podemos, soit y entrer en se dissolvant dans une masse où la parole d'Iglesias à un poids hégémonique, tout au plus est-il possible d'y être un partisan démonstratif d'Iglesias pour exister… L'autre cause de ce manque de militantisme est la faiblesse, pour ne pas dire l'absence, de formation politique au sein de Podemos. Elle se limiterait à une formation à l'utilisation des nouvelles technologies.

Cette faible formation politique proposée aux adhérents de Podemos répond d'ailleurs au choix stratégique assumé de ne pas cliver dans le discours.

b) Refus d'assumer un discours idéologique clivant.

L'intention derrière ce choix stratégique est d'attirer les électeurs traditionnels du PP (parti conservateur, largement héritier du franquisme) et du PSOE. Au niveau stratégique, on pourrait reconnaître des parallèles avec ce qui a fait le succès du Front National en France. Il s'agit de se dire ni de droite, ni de gauche, pour viser une majorité populaire. Pour autant, dans la culture politique des porte-paroles de Podemos, il n'y a aucune ambiguïté avec l'extrême droite. Seulement, leur refus d'assumer une idéologie, d'assumer même une polarisation à gauche, conduit à renoncer à toute éducation populaire, ce qui rend leur électorat volatil. Volatilité qui semble se confirmer en ce moment même au profit d'un mouvement aux racines clairement droitières : « Cuidadanos » (citoyens).

Ni de droite, ni de gauche.
En effet Podemos refuse de se dire de gauche. Il parle de « caste » et de « peuple ». S'il met en avant quelques mesures qui pour des gens politisés sont clairement de gauche, il insiste surtout sur le renouvellement des pratiques politiques. Cette stratégie a fonctionné jusqu'à présent, principalement grâce à l'aide apportée par le monde médiatique, qui pensait ainsi affaiblir Izquierda Unidad (IU, l'équivalent du Front de Gauche, sans équivalent du Parti de Gauche, et donc avec un PCE tout à fait hégémonique au milieu d'une galaxie de micro-partis, souvent régionaux). Seulement maintenant que Podemos apparaît comme un candidat sérieux au pouvoir, les médias se sont retournés contre lui, l'attaquent de la même manière infamante que nous connaissons un peu partout. Mais surtout, les média soutiennent un nouveau mouvement, « Cuidadanos », qui, avec un objectif non affiché, mais connu, clairement ultra-libéral et réactionnaire, joue sur le terrain de Podemos de la promotion des nouvelles manières transparentes de faire de la politique. Cuidadanos en quelques semaines d'existence réuni 10 % des suffrages aux élections régionales d'Andalousie, et ne cessent de monter dans les sondages, alors qu'on assiste à un reflux de Podemos. Vraisemblablement les électeurs du PP qui avaient été attirés pas Podemos se tournent vers Cuidadanos, dès que la possibilité leur en est donnée. Ce faisant, la crédibilité de Podemos diminuant, on peut s'attendre à ce que nombre d'électeurs traditionnels du PSOE retournent à leur vote habituel… Il faut indiquer aussi ici que si IU a vu son ascension dans les sondages avant les Européennes stoppée par l'arrivée de Podemos, elle garde depuis une base de 8-10 % d'intention de vote (8 % aux élections d'Andalousie), plutôt stable.

Aucune lisibilité pour la gauche anti-austéritaire pour les élections locales de mi-mai.
En terme de stratégie d'alliance, le refus de Podemos de se situer à gauche l'a conduit à refuser tout rapprochement avec IU. Cela a conduit à des situations d'une extrême confusion, en particulier dans la préparation des élections municipales et régionales qui sont prévues pour la mi-mai. Premièrement Podemos, n'ayant pas de force militante crédible localement, a refusé de s'engager dans les élections municipales (il aurait été fréquent sinon de voir des ex-PP admirateurs d'Aznar devenir tête de liste de Podemos dans nombre de petites et moyennes communes). Ensuite, pour les grandes villes, et pour les communautés autonomes, pour répondre aux demandes pressantes de sa base, Podemos a posé des conditions strictes à toute participation électorale. En particulier, le refus de voir nul part accolé les sigles de IU et de Podemos. Du coup se sont créés des intitulés disparates, qui ont ensuite été victimes des dissensions entre partenaires, de dépôt de marque par des adversaires, etc. En fin de compte, aucun nom identifiable ne réunit pour les prochaines élections toutes les organisations de gauche opposées à l'austérité. On trouve même le même nom utilisée par des organisations concurrentes dans des municipalités voisines (« Cambiemos » soutenu par IU contre podemos ici, et soutenu par Podemos contre IU juste à côté…, « Ahora Madrid », « Ganar », etc.).
Enfin, le phénomène Podemos a aussi induit un désengagement du mouvement social qui a été pourtant si puissant l'an passé. Partout s'est installée la conviction que la solution aux difficultés communes viendra d'une prise du pouvoir prochain dans les institutions. Dans la gauche espagnole, nous sommes en somme passé d'un extrême à l'autre : de la conviction portée par les « indignés » que c'est uniquement par les mouvements sociaux, organisés horizontalement que viendra le changement nécessaire au dépassement de la crise sociale et économique, à la conviction portée par Podemos qu'il faut en priorité obtenir le pouvoir dans les institutions pour insuffler d'en haut, avec les meilleurs, le changement de toute la société.

Vers un reflux de Podemos ?

En fin de compte, le présupposé philosophique de Pablo Iglesias explique ses choix stratégiques. Il s'inscrit dans la continuité de Platon : le bon gouvernement est celui des meilleurs. C'est ce qui pour lui justifie d'encadrer Podemos par un cercle restreint et cohérent d'universitaires, la plupart collègues dans les mêmes départements de Sciences Politiques. C'est aussi ce qui explique la méfiance vis à vis des choix collectifs qui pourraient émerger des cercles.

Cependant ces choix risque d'être lourd de conséquence pour la gauche espagnole.
En terme stratégique, la « caste » reprend la main en utilisant la stratégie même de Podemos, et faisant apparaître « Cuidadanos ».
La situation économique dans les prochains mois ne va pas jouer en faveur de l'argumentaire de Podemos. Elle va certainement se stabiliser momentanément. Beaucoup vont se laisser persuader que les choses vont mieux, que les sacrifices auront été utiles. D'autant plus que beaucoup se sont finalement habitués à la précarité, à accepter des travaux pour des salaires et des horaires qui auraient paru scandaleux il y a 4 ans, et qui paraissent aujourd'hui comme une chance…

Surtout la fragilité militante de Podemos le rend vulnérable à une action déterminée et synchronisée d'un petit groupe de militant extérieur. Cette situation a été illustré à Murcie-ville ces dernières semaines. L'alliance entre IU et Podemos, du nom de « Cambiemos », a été actée aux conditions de Podemos : l'organisation de primaires absolument ouvertes, sans garantie préalable sur une représentation minimale des différentes organisations qui soutenaient la démarche. Les cadres de podemos s'y sont présentés sûrs d'obtenir les meilleurs résultats. Les cadres de IU, militants aguerris, ont fait une campagne de terrain dans les réseaux du mouvement social avec toute leur expérience. Ce sont finalement des militants IU qui raflèrent les 4 premières places de la liste. Face à ce résultat tout à fait inattendu, IU elle-même proposa de cèder ses places à Podemos. Mais ce fut la direction locale de Podemos qui refusa cet arrangement. Du coup Podemos à Murcia s'est scindé entre ceux qui continuent à soutenir Cambiemos, et ceux, surtout parmi les cadres, qui refusent le résultat de la primaire, ajoutant à la confusion… Un tel événement pourrait se produire partout en Espagne pour Podemos.

La situation politique n'est pas pour autant désespérée pour la gauche anti-austéritaire en Espagne. Pour David, la porte de sortie à cette impasse se trouve dans le rapprochement de Podemos avec IU. Les appareils des deux organisations sont très antagonistes. Mais IU est en crise depuis la création de Podemos. En particulier, des groupes proches de Podemos, autour de Tania Sanchez, sont sortis d'IU et sont entrain d'organiser une association politique pour les élections municipales à Madrid (« Ahora Madrid ») qui pourrait à terme jouer le rôle de pont entre Podemos et IU. Il faudrait cependant que Podemos se décide à polariser son discours, et que le PCE cesse de vouloir contrôle de manière hégémonique IU ou les alliances électorales qu'il soutient.

jeudi 12 juin 2014

Pénalisation du client? _ ou quand Robert Badinter, féministe marital, fait l'apologie de la prostitution.

Reproduction de l'excellent texte d'Isabelle Alonso qui démonte avec humour et intelligence tous les arguments de défense du système prostitutionnel, lesquels ont été rassemblés de manière exhaustive dans la présentation faite par Robert Badinter au Sénat, à charge contre la pénalisation des clients de la prostitution.


"LES BELLES HISTOIRES DE TONTON ROBERT
« Le principe de liberté ne peut exiger qu’il soit libre de ne pas être libre. Ce n’est pas être libre que d’avoir la permission d’aliéner sa liberté« . 
John Stuart Mill
« La raison du plus fort est toujours la meilleure« . 
Jean de la Fontaine.
Avertissement: le texte qui suit est délibérément empreint de la plus totale irrévérence pour Maître Robert Badinter. Pourquoi? Parce de cet homme considéré comme brillant, érudit et prestigieux on est en droit d’attendre non pas qu’il soit d’accord avec des thèses qui ne sont pas les siennes, mais à tout le moins qu’il montre une attitude respectueuse vis-à-vis des gens qui ne pensent pas comme lui. Or dans cette audition devant le Sénat, il fait preuve d’une condescendance et d’une ironie plus dignes d’une scène de music hall que d’une prise de parole devant une Chambre très Basse ce jour là. Donner dans la caricature, quand c’est Dodo-la-Saumure qui s’y colle, ça reste cohérent. Quand c’est un homme qui, par son combat pour l’abolition de la peine de mort (dont médiatiquement on lui attribue tout le mérite alors qu’elle fut l’objet d’une très longue mobilisation collective) passe pour une référence morale, ça donne envie de lui retourner l’impolitesse.

 Le pourfendeur de guillotine se serait-il lancé dans le one man show, à l’instar d’un jouvenceau à la recherche de lui même ou d’un financier en rupture de ban ? On peut se poser la question quand on visionne les mimiques, sourires complices, œillades en biais, petits rires dont il ponctue ce passage en revue de tous les arguments qui justifient le bon plaisir du client. La performance a eu lieu 14 mai 2014 et en attendant la sortie du DVD (je rigole…) vous pouvez le retrouver sur Sénat.fr. Des repères temporels sont également notés tout au long du texte qui suit.
 Théâtre: Sénat.
Festival: « Commission spéciale sur la lutte contre le système prostitutionnel »
Durée: 66 minutes.
Titre: « Audition de Maitre Robert Badinter »
Auteur: Robert Badinter.
Mise en scène: quelques millénaires de patriarcat.
Langue: de bois.
Pitch: La prostitution, c’est mal. Très mal. Mais seulement quand c’est contraint par d’horribles mafias. Autrement c’est juste un déplorable et séculaire mal social. Quant à la pénalisation du client, c’est une fantaisie, un concept aberrant qui prêterait à sourire s’il ne plongeait le juriste patenté dans une consternation navrée.
Bilan carbone: garanti sans idéologie.
Ambiance sonore: silence, recueillement. Le Maître parle.
Présentation: Jean Pierre Godefroy, Sénateur.
00:12 Nous avons le plaisir et l’honneur de recevoir Monsieur Badinter, ancien Président du Conseil Constitutionnel, ancien Garde des Sceaux, et ancien collègue au Sénat, je dois dire que pendant tout le temps où j’ai siégé, quand je suis arrivé en 2001, j’ai toujours beaucoup apprécié les interventions de Monsieur Badinter, …, et du fait de la compétence qui est la vôtre, nous souhaitions avoir votre analyse de cette Proposition de Loi, et non pas un Projet de Loi, qui nous vient de l’Assemblée Nationale. Merci beaucoup de votre présence. Vaseline et onctuosité.
02:00 En vrai professionnel, l’Artiste commence par détendre le public sur un ton léger, presque badin:
03:37  « …nul ne saurait m’accuser de n’être pas féministe, parce que si je n’étais pas féministe, je n’aurais pas le privilège de célébrer bientôt notre cinquantième anniversaire de mariage, elle ne l’aurait pas supporté… » Imparable! Je suis féministe, puisque je suis marié avec une féministe!  On pense au maître, Fernand Reynaud: « Je suis pas un imbécile, puisque je suis douanier! ». Robert Badinter est féministe par capillarité conjugale. CQFD.

 Après cette entrée en matière, changement de ton, ça ne baguenaude plus. Il plante les piquets qui vont clôturer son discours: Cour, Convention, Europe, Sauvegarde, Droits de l’Homme. On se raidit de déférence. Le Glorieux se pose en juriste. À juste titre, vu que juriste, il l’est indéniablement. Ancien Garde des Sceaux, ex-Président du Conseil Constitutionnel, ancien Sénateur, il a des biscuits plein sa musette. Se placer d’un point de vue juridique, pourquoi pas? Pour autant, la Loi des Hommes n’est pas la loi de la gravitation universelle, ce n’est pas une loi physique à laquelle tout serait soumis sur notre planète. Le Droit est une création humaine qui repose sur des principes. C’est une écriture, pas un bloc de béton armé. Ceux qui conçoivent la loi, la rédigent et la font voter se situent dans un contexte social et culturel précis. L’Illustre choisit d’ignorer l’encre patriarcale dans laquelle a trempé la plume du législateur. Libre à lui. Mais c’est un parti pris à partir duquel il ne peut plus prétendre à une quelconque neutralité. Quand, à la minute 03:08, il emploie l’étrange formule « le rapport entre la prostitution et femmes-et-hommes« , il substitue délibérément une terminologie on ne peut plus vague, « femmes-et-hommes« , à un mot qui permettrait d’identifier ce dont il parle, à savoir le rapport de forces politiques entre femmes et hommes et ses conséquences sur la prostitution. Ce mot existe, et il n’est pas nouveau: patriarcat. Ce choix est en soi une prise de position. Éluder la domination masculine quand on aborde la question de la prostitution, revient à parler de construction navale sans tenir compte de l’élément liquide. Armé sur la terre ferme, aucun navire ne risque le naufrage. Mais on ne peut pas dire qu’il flotte. Même d’un point de vue juridique.

 05:04 « …le débat très vif des années 80, même 70 déjà aux USA, je me souviens d’avoir eu là les premiers échos à partir de la théorie des genres, des visions des féministes radicales américaines, à Los Angeles, j’ai entendu déjà des assertions qui ont conduit aux propositions de Loi que nous avons aujourd’hui… »  Plaît-il? Échos? Théorie des genres? Visions? Assertions? Quel est ce galimatias? Il parle de quoi, précisément? Historiquement? Peu lui chaut. Son propos est ailleurs. Cette allusion aux « féministes radicales américaines » envoie un signal  au public. Dans le discours ambiant, la « féministe » porte une dose de suspicion. Si de plus elle est « radicale« , c’est une sorte de féministe au carré, la suspicion se démultiplie. Quand de surcroit elle est « américaine« , la suspicion devient accablement. Ces femmes là racontent n’importe quoi. Quoi précisément? Peu importe. Pas la peine de relever. A ses yeux, ça ne vaut rien. La « féministe radicale américaine » est une harpie, une empêcheuse de prendre l’ascenseur, une extrémiste qui déclenche par sa simple évocation l’impuissante consternation qu’on réserve aux illuminés. Parole disqualifiée d’office. Les jalons sont posés.
05:42  « …on ne peut pas parler de la prostitution comme le faisait l’illustrissime sénateur à vie Victor Hugo, dont chacun sait qu’à la fois il écrivait les malheurs de Fantine et n’était pas tout à fait insensible aux charmes  de ces dames… » Première apparition, il y en aura d’autres, du partenaire indispensable au kit argumentaire du client: la référence historique. On appelle sur scène le grand ancêtre, la figure positive, le héros vénéré… le collègue sénateur! Victor Hugo, son art d’être grand père et son goût de la chair fraîche. Si lui allait aux putes, à fortiori Monsieur Tout-le-Monde !

 Puis le Brillant joue les GPS: où en sommes nous, par les temps qui courent ? Il commence par une révélation qui laisse sur le cul: le  monde a changé et mystérieusement la prostitution aussi! Déroutante modernité. Attention, qu’on ne lui fasse pas dire ce qu’il n’a pas dit, il nous précise que c’est moche, la prostitution, pas bien du tout, c’est mal,  » …un mal social, permanent, constant… » n’allez pas imaginer qu’il trouve ça bien, mais bon, en même temps, c’est hyper super différent de ce que c’était avant, parce que d’abord y a des garçons, ha, voilà qui déroute, et puis y a des occasionnelles, les intermittentes, les clignotantes, les un-coup-tu-la-vois un-coup-tu-la-vois pas, et en plus vous savez quoi? Elles ont le téléphone ! Portable! Et même Internet ! Alors qu’avant, au temps du Palais Royal et des Napoléon d’Or (ancêtre de l’euro), pas du tout. (09:30) Voilà qui n’a pas échappé au Rigoureux : avant, c’était autrement. Ok. Sur la forme, ça n’avait échappé à personne. Mais sur le fond? Un élément reste d’une remarquable constance : un pénis, moyennant quelque monnaie cédée par le porteur, obtient l’opportunité de s’introduire dans un orifice (vagin, bouche anus). Du Napoléon Or à Internet, rien que de très familier. Classique. Le décor change, l’esprit reste, la bite demeure. Le droit de pénétrer, le pouvoir de payer.
10:35  Après la « féministe radicale américaine » il embraye sur un deuxième warning: le mot « système« , pioché dans « système prostitutionnel« . On pourrait penser que c’est le mot « prostitutionnel » qui charrie de l’ambiguïté en ce qu’il ne précise pas si on parle de la personne qui est prostituée, de celle qui paye ou de celle qui encaisse, mais non. Non. Ce qui gêne le Resplendissant, c’est bien le mot « système« . Pourtant, le « système« , qu’il soit métrique ou monétaire, cardio-vasculaire ou digestif, n’est que l’ensemble des données permettant la description d’un fonctionnement. En liant le mot « système » à LePen et à Vichy, rien que ça, il le colorie en brun. Histoire de baliser le chemin de notre pensée, miner le terrain et ainsi délégitimer l’analyse adverse (11:14): « …quand on aborde le terrain sérieux du Droit, il faut éviter de parler de « système » contre lequel on va lutter… ».  Un peu gros. Surtout si on note qu’à la minute (04:26) il vient de prononcer la phrase suivante (c’est moi qui met en majuscule): « J’ai eu toute ma vie …  la passion des lois bien faites et des lois qui expriment très exactement à la fois les motifs pour lesquels ces lois sont adoptées et qui s’inscrivent dans un ensemble, un SYSTÈME de principes qui sont définis … » Un quoi? Tout dans la rigueur, à ce qu’on peut voir.
Il est temps de passer à la substantifique moelle de la critique de cette loi de pénalisation des clients de la prostitution qui à ses yeux cumulerait les trois tares suivantes:
- elle est inefficace
- elle est injuste
- elle n’est pas conforme aux principes fondamentaux du Droit.
Mais n’anticipons pas ! Avant de tordre le cou à ces followeuses de féministes radicales américaines inspiratrices des lois qui consternent l’Éblouissant, il tient à prendre une précaution supplémentaire:
14:14  « …pour ne pas donner le sentiment le moins du monde d’une sorte de partialité… »  Partialité? Lui ? Il a levé le doute depuis le début, posé les jalons de sa subjectivité dès la deuxième minute, mais il ne s’en est pas rendu compte ! Douanier un jour, douanier toujours! Comme preuve de son impartialité, il choisit de se retrancher derrière un rapport fait au Sénat Belge. Faudra pas venir lui chercher des poux dans la tête si ce qui suit est aberrant au dernier degré. C’est pas lui qui le dit, c’est des Belges. Et c’est pas n’importe où, c’est au Sénat. Mais c’est n’importe quoi! Jugez plutôt:
Les « promotrices de la Loi Suédoise » affirment les trois fantaisies suivantes:
- La prostitution est une forme de violence masculine.
Masculine ? C’est à dire à l’encontre des femmes? Alors qu’il y a des homosexuels ? Il pouffe, l’Illustre! Mais où peut-on aller chercher une idée pareille, il se le demande! On sent l’influence pernicieuse des féministes radicales américaines! La présence d’homosexuels prémunirait contre la violence masculine comme la coccinelle éloigne le puceron. Et ça, les gens sérieux le savent.
- Il est physiquement et psychologiquement dommageable de « vendre » du sexe,
14:55  « je mets « vendre » entre guillemets parce que c’est de la communication, ça, c’est pas du Droit« . Attention, haute voltige! Billard à trois bandes. Il choisit, c’est lui qui s’exprime, le mot vendre. On vend ? On vend pas ? Si on vend, on vend quoi?  Si on ne vend pas, on fait quoi ? Il se garde de répondre. Il met des guillemets. Ce faisant il conteste une logique marchande que par ailleurs il justifie tout au long de son audition. En clair : touchez pas à ce mot, non seulement il n’est pas approprié, mais il est à moi. Tordu ? Pas du tout! C’est du Droit! Lui, il fait du Droit. Les autres, « de la communication! » De la pub, de la propagande, de la manipulation ! Pas du Droit ! Et si c’est pas du droit, c’est pas sérieux, il se tue à vous le dire !
- Aucune femme ne se prostitue volontairement.
16:14   » …je ne suis pas sûr, quand on regarde la Toile, qu’on puisse accepter cette proposition… »  Bluffant ! C’est bien simple, il a un détecteur de contrainte, le Beautiful. On la lui fait pas, à lui. Si la fille sourit, c’est qu’elle n’est pas contrainte, ça tombe sous le sens! Suffit de regarder l’écran!  On lui voit les dents, les coins de sa bouche remontent, c’est clair, elle sourit ! Et elle serait contrainte? Allons donc! Restons sérieux!
Maintenant que nous voilà convenablement oints du sérieux qui convient, allons plus loin. Le Sublime ne nous demande pas de lui faire confiance, il fait mieux que ça! Il extirpe de sa besace du rab de papier. Des enquêtes. Des études. Et pour clouer le bec à toute éventuelle contestation de la validité de ces documents à charge, il assène :

 17:28   » …je rapporte toute une série que je vous laisserai d’études et de commentaires généralement universitaires, par des auteurs généralement femmes, peu suspectes à cet égard de rallier des thèses machistes« . Et toc! Une femme ne saurait rallier des thèses machistes. Surtout une femme universitaire. Ou une sociologue. Ou une philosophe. Pourquoi ? Parce que. Toujours l’esprit douanier! Le féminisme, c’est non seulement un caractère conjugal, mais aussi un caractère génétique commun à toutes les femmes, de Margaret Thatcher à Marie Bonaparte en passant par Marine LePen. Si quelqu’un trouve plus sérieux, on se passe les ovaires au micro-ondes et on se les mange sauce gribiche à la terrasse du Pigalle !
Et que disent-elles, ces féministes chromosomiques?
18:13  Il cite: « notre position en ce qui concerne la politique en matière de prostitution est qu’elle doit être fondée sur la connaissance et l’expérience plutôt que sur la morale ou l’idéologie radicale féministe. Nous croyons également que lorsque les politiques sont élaborées les acteurs au cœur de cette politique, c’est à dire ici les prostituées elles mêmes ou eux mêmes doivent être consultées et respectées, »  Les voilà, les féministes radicales, à l’américaine! On n’aura pas attendu longtemps! Au nom de la morale ou de l’idéologie, elles omettraient de consulter et de respecter les prostituées elle mêmes! Elles se croient tout permis ou quoi? D’où parlent-elles, analysent-elles, proposent-elles? Quelle est leur légitimité à l’ouvrir sur le sujet ? Heureusement, il veille. Peu soucieux de reconnaître que les abolitionnistes ont toujours mis le sort des personnes prostituées au cœur de leur pensée, notre Avocat (donc neutre et habilité, lui, à parler de ce qu’il veut) en appelle ici à des universitaires (neutres aussi, on aura compris la logique) pour affirmer que seules les personnes prostituées peuvent émettre un avis sur la prostitution. Heu… Voilà qui coupe le sifflet à bien du monde. A la niche, Karl Marx, coucouche-panier Lévi-Strauss, au dodo Voltaire, aux oubliettes Victor Schœlcher ! De quoi je me mêle ! Ni ouvrier, ni Peau Rouge, ni blasphème, ni esclave? Alors ta gueule! Et Pasteur qui invente un vaccin alors qu’il est même pas malade! Bande d’imposteurs! Y en a même, il paraît, c’est ce qui se dit, qui parlent de peine de mort alors qu’ils n’ont jamais tué personne! On se gondole !

 La démonstration se poursuit avec forces citations, développements et considérations alambiquées, armada de patronymes nordiques, survol de contrées septentrionales, pour affirmer que la prostitution est un mal, certes, mais il y a pire, bien pire! Essayez seulement de l’interdire et vous verrez, avec horreur, se profiler à l’horizon, surgir, se matérialiser devant vos yeux éberlués….. ce qui existe déjà ! Les mafias, la traite! Voilà ce qui nous attend ? Elles sont là depuis longtemps.
21:48  Le Scintillant évoque des « bordels flottants » dans des eaux aussi glacées qu’internationales, accueillant une   »forte clientèle« ! Si celle ci attrape un rhume à bord, ça sera la faute de ces nigaudes d’abolitionnistes ! Voilà ! On tremble. On est dans le vrai méchant, pas dans le débonnaire…
25:14  « le mal profond … c’est la traite, le trafic organisé honteux, ignoble et extraordinairement lucratif des êtres humains auquel se livrent les mafias. C’est véritablement un fléau … pas de mot assez sévère… c’est un fléau qui aujourd’hui hélas … est en augmentation dans l’ensemble Européen ». Forcément, personne ne va prétendre le contraire. Plus abject qu’une mafia albanaise, ça court pas le macadam. Et du coup, ça relativise le micheton. Il trace son chemin, il trace…
On lui parle pénalisation du client, il balaye, il écarte, il élimine ! Y a plus important! Quoi? Lui, sa vie, son oeuvre ! Oui, car Lui, il oeuvre! Les autres grenouillent, barbotent, s’égarent. Lui, il s’intéresse à des trucs fondamentaux, à un Parquet Européen!
28:58  » …et croyez moi ça a une autre importance que la pénalisation des clients … » Il insiste sur sa propre importance, (« j’avais le privilège d’œuvrer« , « je présidais« , « j’avais renforcé« ). Il s’auréole d’autosatisfaction. Puis il nous confiture de son dédain : il y a la vraie cible, celle que Sa Splendeur a déterminée, puis il y a
30:36  « la cible idéologique pour satisfaire des postulats de principe sur la violence quotidienne faite aux femmes« . Et celle là ne vaut pas tripette. Postulats de « principe« . C’est à dire déconnectés du réel. Billevesée, faridondaine, carton pâte. Pour distiller crescendo, mot après mot, un tel mépris, il faut un déficit d’empathie pathologique. Ne rien ressentir. Et en faire un argument. Fouler aux pieds la souffrance d’autrui pour servir sa  thèse. On nage dans l’impartialité.
En quoi la pénalisation du client, sujet du jour, et un Parquet Européen seraient-ils incompatibles? On se le demande.
Il poursuit. Brutale accélération de l’argumentation. On se la repasse au ralenti, attention, ça va très vite !
31:00 « …la pénalisation du client elle est nulle en ce qui concerne la répression contre les réseaux pour une raison d’évidence constante c’est que le client ne connait pas les réseaux mafieux qui ont apporté la fille il ne connait que la fille… » Nulle ! Il cause jeune quand il veut, le Grand Sachem. Et pourquoi, nulle ? Ça tombe sous le sens! Parce que le client, il connait pas la mafia, il connait que la fille! Il veut une meuf à niquer, pas une visite des coulisses ! Du coup, il sert à rien. Comme s’il n’était pas là. Il ne fait que passer, un petit coup de bite et au revoir la compagnie, c’est pas lui qui va guider notre Inspecteur Gadget au cœur du réseau ! Le client, c’est peanuts! Nada! Nibe de nibe! Il ne sert à rien. C’est bien simple, on se demande ce qu’il fout là.  Il insiste: « …c’est nul! et plus que nul!… » Nul et plus que nul? Qu’est ce qui, précisément, est plus nul que nul ? S’en prendre au client! Client absous d’office. Même le client du réseau mafieux? Même le client du réseau mafieux. Ces réseaux « qui ont apporté la fille« , comme il dit. Apporté? En Français, on apporte un objet. On amène une personne. Il ne saurait être plus clair. L’empathie qui manquait au paragraphe précédent se trouve ici, pour le client. En toute neutralité idéologique.

 Le client est le chevalier blanc du business. Si on l’importune, ça catapulte les prostituées dans les buissons direct, sur les aires d’autoroute,  » …parkings déserts … fourrés… bosquets… et puis les hôtels …studios…  » Et ça sera de la faute de l’insupportable pression idéologique de féministes radicales même pas Américaines. Dans le même esprit, songer à supprimer le verrouillage des banques, qui provoque l’attaque à main armée. Si les coffres forts restaient ouverts, les braquages seraient inoffensifs. Le gangster, il s’en fout de voler, il veut juste l’argent.
34:00  Une étape hygiène ne saurait manquer. Le Vénéré connait son parcours. Au sujet de la prostitution, il est de tradition, avant même de se poser la question du quoi, du pourquoi et du comment, de considérer la chose du point de vue sanitaire, « les conditions d’hygiène … il faut d’abord penser à la sécurité sanitaire des prostituées« . Au XIXème siècle, période de totale tolérance des maisons du même nom, les autorités organisent la surveillance des prostituées et le rythme des visites médicales auxquelles elles sont soumises. La prostituée transmet des maladies, il convient donc de la ficher, l’encarter, l’ausculter car elle est le vecteur, elle est le collecteur de ce qu’on appelle les maladies vénériennes, c’est à dire maladies de Vénus, on ne saurait être plus clair. Les images comparant la prostituée à une sorte d’égout humain sont légion dans les textes d’époque. Et c’est de la maladie à sens unique, de la prostituée au client. Le risque pris par le client a toujours obsédé les autorités, clientes elles aussi. En revanche, la question de savoir qui a filé la chtouille à la prostituée ne fait pas partie du tableau. Personne n’a jamais contrôlé les clients. Le Chatoyant reste muet sur le sujet. Quant aux ravages psychiques, psychologiques, physiques, sur la prostituée, du simple fait de multiplier des rapports sexuels sans désir, voilà qui reste dans l’angle mort des hygiénistes. Les Gentils Organisateurs de la prostitution ont la salubrité sélective.
36:50 Les arguments défilent, sans surprise. Nous voilà face à l’impuissance de la force publique :  »je laisse de côté les expériences historiques bien connues sur la suppression de la prostitution« . Expériences bien connues? Aucun gouvernement au monde ne s’est jamais attaqué sérieusement à l’abolition de la prostitution. On s’est attaqué aux prostituées elles mêmes, ce qui n’est pas exactement la même chose, chacun en conviendra, mais cette nuance, pour des raisons mystérieuses, échappe à notre Indomptable, qui persiste dans l’à peu près.
38:50  Après la prophylaxie, la psychanalyse! A l’ombre des grands ancêtres, Flaubert, Maupassant, Baudelaire, fauchés par la vérole, avec Freud en guest star, entrée en scène des célébrissimes pulsions irrépressibles et de la diabolique alliance Éros-Thanatos. La sexualité masculine serait un concentré de sauvagerie
inéluctable,  « …la peur de la maladie et la mort n’a jamais pu dissuader les client…« ,
incontrôlable, « … c’est oublier ce qu’est la pulsion sexuelle et surtout la pulsion sexuelle chez les jeunes gens ça n’a jamais empêché, ça a dissuadé certains mais ça n’a jamais empêché beaucoup d’aller au bordel y compris les pires… »,
inéducable « …on sait que dans les backrooms on a recommencé sans préservatifs… » à qui il serait vain de fixer des limites.

 Ce gloubiboulga conceptuel pose comme axiome que les pulsions des uns doivent pouvoir s’exercer aux dépens des autres parce que c’est comme ça, que ça a toujours été comme ça, on n’y peut rien, c’est une constatation objective indépendante de toute vue idéologique. L’idéologie c’est les autres. Quiconque percevrait du machisme dans ce raisonnement serait victime d’une regrettable distorsion idéologique. Le Flamboyant passe au peigne fin le cheminement mental du client, mais ne saurait s’attarder sur les cailloux qui ont balisé le parcours de la prostituée. Par crainte, sans doute, qu’une sournoise imprégnation idéologique ne lui brouille l’écoute.
Il reconnaît sa perplexité « …vous êtes là dans un domaine qui est le plus complexe qui soit… » S’il vraiment il souhaite s’éclaircir les idées, et il en a grandement besoin, je ne saurais trop lui conseiller (à lui et à tout le monde) la lecture d’un texte à la réjouissante radicalité: « Abolir la prostitution? Non: Abolir le proxénétisme. », de Marie-Victoire Louis. De quoi éclairer les lanternes les plus obscurcies.
43:10  Puis Robin des Lois nous met en garde. La pénalisation du client fonctionnerait au détriment des plus pauvres:  » …les escort girls de luxe pour les uns et pour les autres la misère prostitutionnelle plus la poursuite pénale… ».  Certes, mais c’est là une étrange manière de poser la question. Que les riches échappent à sa rigueur invaliderait le principe de la Loi. D’ailleurs, puisque les riches peuvent échapper à l’impôt et ne s’en privent pas, supprimons les impôts.

 Allons plus loin. Il entonne maintenant l’antienne patriarcale consistant à juxtaposer des objets et des femmes. Cigarettes, whisky et p’tites pépées: « … si vous interdisez la prostitution elle devient clandestine, si vous interdisez l’alcool, on sait ce qu’a donné la prohibition aux USA, vous interdisez la drogue le trafic ne se fait pas dans les pharmacies … ça continuera de façon clandestine... ». La comparaison, fréquente, de la prostitution avec le trafic de drogue, d’alcool et autres substances prohibées  fait l’impasse sur un détail. Une broutille. Le cannabis, l’alcool, la cocaïne peuvent être consommées, sniffées, fumées. Elles ne peuvent être maltraitées. On ne peut exercer sur elles ni chantage ni violence. Dans le cas qui nous occupe la substance concernée est un être humain, pas une matière inerte. Ça ne fait pas de différence, apparemment. Considérer le corps vivant d’un être humain comme un produit de consommation en dit long la qualité du regard posé sur les personnes prostituées. Quel est le statut de cette personne dans un tel raisonnement ?
Puis, dans cet inépuisable catalogue des Trois Cuisses (oui, je sais, elle est indigente celle-là, mais je commence à fatiguer, il me saoule, le Taulier), il aborde la question des moyens. Des forces qu’on choisit de mobiliser:
46:10  « …vous pensez que nos concitoyens apprécieront le fait qu’on va recruter des policiers non pas chargés de protéger leur sécurité, leur personne, leur bien … mais aller poursuivre les clients qui vont là accepter les sollicitations des filles ou des garçons? Allons! »
« La mayonnaise c’est pas bon parce que j’ai pas d’œufs pour la faire ». Un top chef qui raisonnerait comme ça se ferait virer. Jamais la lutte contre le proxénétisme, n’a été dotée de moyens à la mesure de ce à quoi elle s’attaque. Considérer que le manque de volonté politique mis à appliquer une loi en invalide le principe, ça a un côté indéniablement novateur, quasi rock’n'roll ! Plus juridique, tu meurs.

 47:50  Puis on passe à la vitesse supérieure, à l’abri de la Jurisprudence de la Cour Européenne des Droits de l’Homme:  » je le dis avec beaucoup de fermeté la loi méconnaît la Jurisprudence de la Cour Européenne des Droits de l’Homme … et méconnait les principes de la CEDH qui … sont la structure morale et juridique de notre système judiciaire … je vous demande de vous référer aux décisions de principe de la CEDH,  … la CEDH, ça n’est pas seulement à l’usage des pays de la communauté européenne, ça vaut pour les 47 États du Conseil de l’Europe, … y compris ceux qui se trouvent à l’Est de l’Europe… » Ça fait un peu beaucoup, je vous le mets quand même? Après une incursion dans la forêt de la jurisprudence Européenne, puis un crochet par les riantes contrées des tortures sadiques extrêmes, « …le Marquis de Sade très dépassé … mutilations effrayantes… » histoire de rappeler une fois encore qu’il y a toujours pire que la prostitution bon enfant, à la papa, yop-la-boum, l’Étincelant nous prend par la main. Nous entraîne vers des sentiers parfumés où fleurissent des notions harmonieuses: « les adultes consentants sont maîtres de leur corps, leur sexualité est celle qu’ils veulent pratiquer du moment qu’il n’y a pas contrainte, libre à eux de le faire, c’est un des éléments profonds de la liberté individuelle et … du droit au respect de l’intimité d’une vie privée qui par ailleurs est si menacée en ce moment… » . Liberté, respect, intimité pour les adultes consentants. Idyllique ! Du moment qu’il n’y a pas contrainte! Dans ce contexte, que disent vraiment ces mots? Qui les utilise et dans quelles circonstances?  Qu’est ce que le consentement?  Cette question, pourtant essentielle, n’est pas traitée. Et qu’est ce que la contrainte? Rappelons que nous parlons ici de prostitution, pas d’une garden party chez les Bisounours.
52:14  Climax de la démonstration. D’un point de vue juridique, bien entendu:  »… la Cour dans son considérant 25 a considéré que la prostitution …  est incompatible avec la dignité de la personne humaine, ce que moi je crois, mais elle n’est incompatible en termes juridiques que lorsqu’elle est contrainte… » Et l’Immense ne connait qu’un type de contrainte. Il pose sur les plateaux imaginaires d’une balance-à-peser-la-contrainte-d’un-strict-point-de-vue-juridique. D’un côté les « mafias, proxénètes, réseaux« , trois mots qui désignent la même atrocité mais qui, accolés, terrifient davantage. Ça, c’est de la contrainte! Et de l’autre? « C’est pas le désir d’une robe, qui peut être considéré comme une contrainte c’est exactement la pression exercée et irrésistible par le tiers… ça c’est la contrainte et c’est la notion de traitement inhumain et dégradant » Le « désir d’une robe », facteur déclenchant bien connu, ne saurait constituer un traitement inhumain et dégradant!  Désir, robe ? Soie, taffetas, lipstick, houppette, bal, tourbillon, valse, ivresse! On change d’univers! Nous voilà dans le shopping, le caprice, la mode ! L’éternel féminin ! Les p’tites femmes de Paris, leur délicieuse frivolité et leur gambette légère ! D’un point de vue juridique, je vous le rappelle. Remarquable synthèse. Pour réduire les déterminismes de misère et de violence qui aboutissent au trottoir à un « désir de robe« , il faut être un Jivaro de l’empathie doublé d’une ceinture noire de cynisme.
52:29  Soit on considère que la prostitution fait partie des grands systèmes de domination historiques tels que le servage, l’esclavage, le féodalisme ou l’apartheid, et elle doit être abolie.
Soit on considère, comme notre Superbe, que c’est  » … un mal social, permanent, constant… », acceptable si on en éloigne les mafias.
Soit on sort de la logique, et on supprime en bloc. Soi on y reste, on aménage et on s’accommode.

 Comme dans le cas de cet homme qui frappe sa femme parce que la soupe n’est pas assez salée. Soit on considère qu’il ne doit jamais, par principe, frapper sa femme, point final. Soit on mesure le taux de sel de la soupe. Deux logiques.
L’Impeccable a choisi son camp:   »…on peut regarder les propositions de Net, on peut regarder l’expérience multiséculaire, hélas, femme ou homme, ça existe, il y a d’autres raisons que la contrainte pour lesquelles on se livre à la prostitution  » En plus de l’envie d’une robe? Lesquelles? Les annonces du Net et l’Histoire ! Ça ne veut rien dire ou c’est moi qui sature?
Puis, jamais avare de son ironie, il se gausse autant qu’il s’étrangle face au postulat suédois: « …Elle se prostitue donc elle est contrainte donc elle ne se prostituerait pas si elle n’était pas contrainte, CQFD c’est fini! … Non! Ça c’est pas possible! On peut pas jouer avec des questions aussi fondamentales que la preuve à charge de l’accusation, et dire le fait lui même suffit à établir l’innocence, pas possible y a plus de culpabilité ! Pas possible!.. » Pas possible. Faut mesurer le sel.
57:00  « …Il faut que à propos de cette personne là et à ce moment là, … on puisse prouver qu’il s’exerce sur elle une contrainte… ». Au cas par cas… Comme si, pour abolir la peine de mort on avait non pas érigé un principe (on ne tuera plus au nom du peuple français) mais procédé à une évaluation de l’adéquation de la décapitation, condamné par condamné.
Reprenons: « …dire le fait lui même suffit à établir l’innocence, pas possible!… » Il parle de l’innocence de la prostituée, là. Si on comprend bien, il envisage qu’elle soit coupable. Mais de quoi? Il ne s’attarde pas, tu m’étonnes. Mais nous, attardons nous. Il pose la question de « l’innocence« , pour poser la question de la contrainte. A elle de prouver! « …c’est toujours à l’accusation de prouver la culpabilité… ». C’est comme demander à un naufragé de Lampedusa (qui a pourtant volontairement payé sa place sur le rafiot) ou à une couturière en sweatshop (qui accepte d’être payée dix euros par mois) de faire la preuve de leur innocence.
Puis il assène « on ne peut pas jouer avec des questions fondamentales« . Lui, il joue pas! Il dribble, il jongle, il feinte! C’est le Ronaldo du maquereau!
Nul ne saurait récuser les droits de la défense, ni la présomption d’innocence. C’est une évidence. Mais la preuve… Ah, la preuve! Elle mérite qu’on s’y arrête. Pratique, la preuve! Terrain miné pour les innocents, propice aux criminels :
- Al Capone fut finalement coffré pour fraude fiscale car il était juridiquement impossible de prouver les vols, chantages, tortures, assassinats et autres éléments de son flamboyant succès, éléments connus de tous. Ce n’est pas parce que le dispositif législatif ne permet pas de prouver un crime que ce crime n’existe pas.

 - Dans le Droit actuel tel que le patriarcat l’a façonné, la violence masculine passe à travers les gouttes. Combien de viols restent protégés dans les méandres de procédures qui mettent l’agressé-e en position d’accusé-e ? La majorité. Au nom de la présomption d’innocence on met au même niveau la parole du violeur et celle de la victime.  On reste dans la logique des agresseurs. Il est des viols accompagnés de coups dans lesquels on a considéré que le sperme présent dans le vagin ne constituait pas une preuve: la victime pouvait avoir été frappée par un homme, puis avoir baisé volontairement avec un autre. Il y a quelque chose de pourri au royaume de la Loi.
- Tant qu’on se situe à l’intérieur d’un corpus de lois rédigé dans un contexte et une idéologie  précis, on reste englué dans sa logique aussi pernicieuse soit-elle. Et donc on la confirme. Il aurait été impossible d’abolir l’esclavage si on était resté dans la logique du planteur. Impossible de supprimer l’apartheid en restant fidèle au principe de développement séparé.
58:35  L’Apocalyptique nous met en garde: la pénalisation du client, ça serait cataclysmique. La porte ouverte à la barbarie. Chantage, brutalités, suicides. « … avec des textes comme ça et des mafias, le chantage ça va donner!… » Il évoque un exemple historique, de clients piégés au temps du délit l’homosexualité entre adulte et ado. Oui, vous avez bien lu: l’ado piégeant l’adulte. Ado-loup vs adulte-agneau. En but à des méchants, des vrais. Pas des simulateurs, pas des demi-sel. Des pointures.
« …on retrouve ça dans Sartre, dans Les chemins de la liberté, le giton racolait ou se laissait racoler par le riche homosexuel dans sa maturité et puis on allait dans la chambre d’hôtel, et à ce moment là… » Suspens! « …faisait irruption le reste de la bande et commençait un chantage qui ne s’arrêtait plus… désespoir…destruction totale… » On aime les jolies histoires de Tonton Robert, elles sont hors sujet, mais elles font peur !
Et voilà! Le scénario se reproduirait ! « Trop facile! » Machination haletante, hitchcockienne, un peu fouillis mais on n’en tremble que davantage, à mesure que l’étau se resserre. « …Le rendez vous est pris, la fille dans le réseau, n’avez qu’à installer la voiture tout près de l’hôtel ou … tout à l’heure photos et ensuite vous relevez le numéro de la voiture ou vous faites photographier à l’intérieur et vous n’avez plus qu’à venir présenter la note! … voilà ce à quoi on aboutira. » Pauvre client ! Paparazzé! Chopé en flag juste pour avoir voulu gâter Coquette !
60:30  Et s’il y a délit, il y a… complice! Quid de la complice, hein, la complice, faudrait pas l’oublier! On en fait quoi, elle existe ou il rêve? La complice, vous dis-je! La perverse, qui organise et prémédite sa propre exploitation! On ne va quand même pas la laisser s’en tirer comme ça?  Et d’ailleurs, qui est-elle?

 « …Qui est complice? Celui qui provoque! Celui qui par promesse, incite à la commission de l’infraction, il est complice! C’est dans le Code Pénal un principe qui ne remonte pas à hier et ça la théorie de la complicité ici on arrive à cette situation mais qui défie l’intelligence juridique, la raison juridique, …le provocateur ou la provocatrice disons et c’est plus communément le cas, elle propose, elle peut être d’ailleurs très jolie, ah, ah, au café, son regard appuyé, etc, des charmes évidents… ».  Regard appuyé? Charmes évidents? Toujours en pleine neutralité et d’un point de vue juridique? Non. Le Visionnaire est ici clairement dans la peau du client. Identifié à lui. Il s’y voit, il se fait un film:  » …je vais me référer à un film récent « Jeune et jolie »…   Il fait feu de tout bois. Tant qu’à faire il aurait pu se référer aux mythes classiques, de la Dame au Camélia à Julie la Rousse, mais non, il est moderne. Il ose Ozon! Sans vergogne. Sans partialité aucune et au nom de grands principes du Droit, il voit dans la prostituée non pas une personne réelle mais l’héroïne d’une oeuvre de fiction imaginée de toute pièce et avec un brin de fantaisie par un cinéaste spécialisé dans la féminité fantasmée. François Ozon assura, à Cannes, en 2013, que la prostitution est un fantasme pour de nombreuses femmes. D’où tirait-il cette certitude? De son propre film! Ça, c’est de la référence, et de la sérieuse! Face à la mythique « Jeune et jolie », le très réel « Vieux et pourri ».
Après cette évocation de l’incitatrice-provocatrice-complice, ce cri du cœur:
61:56  « …je me dis la chair est faible… etc… on connait, tous!… »  Houlà, l’Impeccable se dévoilerait-il ? On connait, tous ? Encore en toute impartialité et du strict point de vue juridique, bien entendu ? « …ils cèdent à la tentation… » Là on pédale dans le taboulé. Le mot « tentation » revient six fois. Le client candide, victime d’une glissade de sa volonté face au machiavélisme d’une tentatrice jouant de ses charmes, finit par craquer, ça peut se comprendre! Et on en viendrait à ce que ça se sache dans son quartier ? Chez lui, là où sa femme, sa famille, ses amis, ses collègues, ses voisins le prennent pour un brave type ? « …on saura pourquoi il était là c’est fou ce qu’il y a comme indiscrétion dans ce domaine… » Il connaitrait la honte de celui qui a trempé son biscuit en dehors des eaux territoriales? On frémit…

 La « provocatrice« , profitant du désir qu’elle suscite, aura tout loisir de compromettre des innocents, « des jeunes gens un soir de concours réussi comme jadis quand ils allaient au service militaire, ou un match de football triomphant, un peu trop de bière, ils cèdent à la tentation, on verra ce que ça donnera le moment où ils seront en concurrence pour devenir ingénieur en Chef de la SNCF. » Les ambitions d’un ingénieur en Chef de la SNCF ruinées par une adepte de la vie facile assouvissant ses désirs de robe! Sortez vos mouchoirs. Personnellement, je suis au bord des larmes.
64:06  Avouons que sans l’apparition ultime, en Deus ex Machina, de Foucault en personne, caution ultime, la démonstration aurait été moins absolument conforme aux classiques du genre. Là, il manque pas un bouton de guêtre! Un monde sans prostitution serait un monde totalitaire. Point d’orgue. La messe est dite.
« …Foucault jadis faisait des cours où il évoquait la police des corps, la tentation ultime des régimes totalitaires… » Police des corps? Du corps de qui? Que toutes les sociétés totalitaires sans exception aient toujours organisé et contrôlé la prostitution ne semble pas obstruer le raisonnement de l’Auguste. Il est au dessus de la mesquinerie des polémiques. Il ne veut pas « entrer dans les querelles qu’on connait » ? Ça fait une heure qu’il y barbote jusqu’au cou, mais il n’est pas mouillé ! C’est juste qu’on ne saurait entrer là d’où on est jamais sorti.
En conclusion, les bons conseils de Tonton Robert. Ce qu’il ne faut pas? « Se divertir« . Se laisser distraire. Il faut rester dans l’essentiel, déterminé par lui, autrement c’est pas du jeu. Il ne faut pas davantage « Transformer le Code Pénal en affichage d’idéologie« . C’est pas du jeu non plus. Il ne joue pas, Robert Badinter. Pas son genre. Il nous gratifie de sa présence, nous inonde de son sérieux, nous pulvérise de sa neutralité impartiale. Si les enjeux du débat n’étaient pas aussi lourds, on pourrait s’esclaffer tant il semble ne pas se rendre compte que ça se voit, son jupon dépasse. Son allocution est le long  plaidoyer pro domo de qui se donne bonne conscience en fustigeant les mafias pour mieux dédouaner les clients. Pourquoi? Allez savoir… A moins que… N’étant pas prostituée, je ne saurais, à ses yeux, épouser la cause des personnes prostituées. Or lui passe une heure à défendre becs et ongles le client. Il s’en donne le droit. Il s’y voit. Se pourrait-il que… Non… Pas lui! Fausse route, sans doute…
« S’il n’y a pas de contrainte, si ce sont des motivations quelles qu’elles soient, que ce soit l’ambition la cupidité ou que ce soit l’argent, peu importe, ou le désir, ce qui serait beaucoup mieux, ou le plaisir parce que c’est pas absolument interdit, en tout cas dans le Code Pénal… » Son choix de mots est aussi neutre que le PH d’une piscine d’acide chlorhydrique. Le mot « contrainte » est utilisé ici comme le mot « consentement » dans les procès pour viol, systématiquement agité par le violeur et nié par la victime. Et pour qualifier les chemins de la prostitution, observons la progression du vocabulaire: « ambition, cupidité, argent, désir, plaisir« . Le plaisir a le dernier mot. Le plaisir de qui ?

 Constatons, sur cet exemple, de quoi sont faits les Pères de la Nation, les références morales, les grandes figures de la République, les donneurs de leçon, les prescripteurs de pensée, les timoniers inoxydables. Des faux culs planqués derrière des grands principes qu’ils trahissent à chaque ligne, défenseurs acharnés d’une hiérarchie dont ils nient l’existence. Des dominants cyniques qui doivent leurs privilèges historiques à la violence la plus brutale et qui plaquent sur leurs abus de pouvoir les mots qui mentent, les mots qui planquent, les mots qui tuent.

Isabelle Alonso"