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lundi 30 janvier 2017

Le poison "politique-poker" et son antidote φ.

Depuis le 21 avril 2002, l'habitude a été prise en France de jouer au « politique-poker ». Du côté des appareils politiques, le politique-poker consiste à proposer des candidats ou des slogan-programme qui ont comme seul objectif une majorité suffisante selon les règles électorales en place. Il ne s'agit donc pas de proposer les personnes les plus à mêmes de gouverner avec cohérence et compétence, ni de proposer les mesures politiques nécessaires, mais de passer le premier tour de telle sorte que l'adversaire du second tour réunira une majorité contre lui. Du côté des citoyens, plutôt que de voter par conviction, on vote par anticipation sur le vote de ses adversaires pour les obliger à se retrouver avec un candidat « moins pire ». Ce politique-poker est un véritable poison pour la démocratie. Poker menteur, strip-poker, à la fin c'est toujours le peuple qui se retrouve trahi et humilié : à poil.

Certains ont tellement pris goût à ce jeu tordu que l'on a droit pour ces élections de 2017 à deux primaires et demi. Et une fois les primaires terminées, comme un mauvais remake de Maverick où le jeu de poker continue hors du saloon, les appareils politiques continuent les jeux de chausse-trappe et mensonges en poupées russes pour discréditer leurs adversaires et embrouiller encore plus les citoyens.

Voyons le cas Hamon, qui a fait sa dernière ligne droite de campagne aux primaires de « gôche » avec les mots du programme de la France Insoumise. Il propose maintenant à Mélenchon de s'associer à lui. Faisons semblant de ne pas voir que Hamon ne reprend pas l'essentiel du programme « l'Avenir en Commun » : un plan réaliste et ferme pour renégocier les traités européens dans le cadre desquels aucune de ces mesures ne sera possible, et la convocation d'une assemblée constituante qui permettrait au peuple de réécrire les règles du jeu démocratique et s'assurer que les promesses électorales engagent non seulement ceux qui y croient mais surtout et avant tout ceux qui les font. Donc, quand bien même le programme serait satisfaisant pour quelqu'un qui a participé à la rédaction de "l'Avenir en Commun", Hamon a été choisi dans le cadre d'une primaire. 40% des électeurs de la primaires préféraient le programme de Valls. Alors quoi ? De deux choses l'une : ou bien Hamon respecte ceux qui ont joué le jeu des primaires, ou bien il leur tord le bras pour ne défendre que "son" programme que d'aucun prétende être "quasiment" le même que le notre.

Si Hamon respecte tous les électeurs de la primaire qui l'a choisie, il devrait alors chercher à faire la synthèse entre Valls et « son propre » programme. Mais dans ce cas, ce programme de synthèse ne sera jamais compatible avec "l'Avenir en Commun". L'usage du 49-3, même à « contre-coeur », est incompatible avec une assemblée constituante composée de citoyens qui n'ont eu aucune responsabilité dans les assemblées de la 5° République et qui s'engagent à n'en pas avoir dans les futures assemblées de la 6° République ; la loi El-Khomri est incompatible avec l'introduction de nouveaux droits des salariés dans les entreprises ; etc...

Si Hamon défend le même programme de Mélenchon, comme nous le susurrent certains. Du point de vue des insoumis, on pourrait en être content. On aurait réussi une OPA sur le logo PS, là où Sanders avait échoué face à Clinton. Mais, supposant que Hamon se mette à défendre entièrement, sincèrement, honnêtement, sérieusement, et de manière cohérente, ce programme, que présagerait une telle manière de faire pour sa manière de gouverner ? D'une part il laisserait s'incruster dans notre démocratie l'habitude de gouverner contre l'opinion de ceux qui l'ont élu. D'autre part il serait élu avec les voix de socialistes pro-Valls à qui on aurait tordu le bras. Mais une fois élu, et que viendra les temps difficiles d'appliquer ce programme ambitieux, sans compromis avec l'Europe de la finance, est-ce-que son gouvernement sera assez ferme et légitime pour renégocier les traités européens ? Sera-t-il prêt à sortir de cette Europe-là si l'Allemagne reste inflexible ? Sera-t-il prêt à sortir de l'OTAN ? Et les difficultés ne viendront pas que de l'extérieur : que fera ce gouvernement si les grandes entreprises du CAC40 organisent une fuite de leur capitaux et/ou ferment les usines qu'elles n'ont pas encore délocalisées ? Que fera-t-il si certains secteurs économiques organisent des manifestations de masse, ou des blocages économiques ciblés pour empêcher la transition écologique dans les transports ou dans l'agriculture ? Etc.
Avec le programme "l'Avenir en Commun", ce genre de difficultés ont une grande probabilité d'arriver. D'autant plus si celui qui est élu avec ce programme a une base fragile.

Au contraire avec la France Insoumise, nous aurons des élus qui ont signé une charte où ils s'engagent à écrire les lois en cohérence avec le programme « l'Avenir en Commun » et en dialogue avec des assemblées citoyennes locales. Au contraire avec la France Insoumise, nous étions sans cesse dans la rue contre la loi El Khomri. Nous prenons l'habitude de nous réunir dans la rue et sur les places, et nous serons prêts à montrer ce que veut le peuple face aux minorités de puissants qui seraient tentés de s'opposer aux mesures politiques de notre futur gouvernement.

Le politique-poker est un poison. Il rend habituel le mensonge. Le débat n'est plus honnête. Il fait disparaître du débat toutes propositions sincères et cohérentes. Il dégoûte le peuple de prendre en main ses affaires. Il fait donc disparaître le peuple en tant que collectif souverain et responsable de son avenir commun, pour le réduire à une masse de gens, soit dégoûtés, soit embrouillés dans des jeux de poker menteur sans fond politique concret.

La France Insoumise est l'antidote à ce poison. Voici bientôt un an que nous avançons à visage découvert. Nous avons dès le début refuser le piège des primaires car nous savions que notre projet politique est incompatible avec celui des Macron et Valls. Nous nous sommes immédiatement mis au travail pour écrire un programme, en prenant pour base celui qui avait réuni 4 millions de voix en 2012 : « l'humain d'abord ». 3000 contributions par internet plus tard, après une vingtaine d'auditions programmatiques, nous proposons au pays le programme « l'avenir en commun », qui s'enrichit et se précise chaque mois par des livrets thématiques et des ateliers législatifs. Le mouvement qui porte ce programme, et qui se constitue à travers la défense de ce programme, la FranceInsoumise est ouverte à tous les citoyens qui se reconnaissent dans ce programme. Au moment de la convention de Lilles, composés pour 2/3 de signataires tirés au sort, une charte a été élaborée qui engage le mouvement et ses candidats les uns envers les autres. Les candidats signent la charte Anticor. Ils s'engagent à défendre le programme l'Avenir en Commun dans la continuité de la campagne pour les présidentielles. Ils s'engagent à revenir régulièrement dans les départements pour organiser des assemblées citoyennes. Ces engagements de la part des candidats valent engagements de la part de chacun qui signe son soutien à la France Insoumise : engagement à participer aux assemblées citoyennes pour écrire la loi avec nos futurs élus, engagement à suivre les travaux de ses élus, engagement à se mobiliser quand il faudra défendre dans la rue, dans les entreprises ou ailleurs, l'application du programme l'Avenir en Commun, etc. Au lieu d'être infantilisé comme il l'est par le politique-poker, le peuple, avec la France Insoumise, est appelé à être renforcé en tant qu'acteur politique.

Philippe Gastrein,
Cahors,
30/01/2017

dimanche 18 septembre 2016

Pour un anthropocène écosocialiste.

L'émission « le téléphone sonne » du 14 septembre2016, sur France Inter, portant sur l'anthropocène, a été une caricature de l'impasse dans laquelle nous mène la dichotomie Nature/humanité quand il s'agit de penser la bifurcation écologique que notre biosphère est entrain de connaître et dont notre espèce est un acteur majeur. Je pense au contraire qu'il faut assumer pleinement que notre espèce est un produit et un moment de l'évolution de la vie sur Terre. Lorsque le ton culpabilisant de ce genre d'émission désespère de ce que l'humanité « fait du mal à notre pauvre planète », la réaction spontanée des auditeurs est de regretter d'exister. Nous sommes alors impuissantisés. Au contraire, notre capacité à agir serait libérée de la culpabilité stérile d'être là si nous acceptions être un produit parmi d'autres de cette biosphère. Ce que l'espèce humaine provoque est autant « naturel » qu'un feu de prairie de graminée qui empêche l'extension d'un écosystème forestier. Mais notre manière d'être vivant se particularise par sa conscience d'elle même et son action collective. Aussi, si la liberté de l'action humaine n'est pas une illusion, pouvons-nous changer notre interaction avec les écosystèmes auxquels nous appartenons. Ce changement collectif conscient est le projet politique de l'écosocialisme.

Les aspects scientifiques apportés par l'émission sont très intéressants. La communauté des géologues réfléchit à la pertinence de reconnaître l'entrée dans une nouvelle ère géologique : l'anthropocène, caractérisée par la marque faite par l'espèce humaine sur les archives géologiques qui lui sont contemporaines. Trois dates pourraient être choisies pour marquer le début de l'anthropocène : 1) la conquête des Amériques par les Européens. Cette date serait un tournant paléontologique. La jonction entre les écosystèmes qu'auraient opérée les Européens suite à cette conquête a effacé la séparation des domaines écologiques continentaux qui prévalaient depuis la dislocation de la dernière Pangée. 2) la révolution industrielle, en consumant d'énormes quantités de roches carbonées, a provoqué une modification significative des concentrations en CO2 dans l'atmosphère. A l'échelle planétaire, l'espèce humaine serait ainsi rentrée dans le club des êtres vivants qui modifient de manière significative les flux de matière entre les enveloppes de la Terre, ici en particulier les flux du carbone. Se faisant, l'espèce humaine provoque une modification du climat qui est en cours. 3) « la grande accélération » après la Seconde Guerre Mondiale où l'impact de l'espèce humaine passe un seuil quantitatif, non seulement du fait de sa démographie, mais aussi du fait de la démocratisation des technologies.

Quelques soit la date limite choisie, il est pertinent de reconnaître que l'activité humaine a provoqué un changement d'ère géologique qui s'inscrit de manière objective dans les différents compartiments de notre planète : dans sa biosphère, dans son atmosphère et donc son climat, et dans l'archivage géologique que constitue la formation continue de nouvelles roches sédimentaires.

Cependant la ligne éditoriale de l'émission fait une erreur intellectuelle énorme dès la citation utilisée en introduction : « Pour la première fois en quatre milliards et demi d'années une espèce unique [l'espèce humaine] a radicalement changé la chimie et la biologie de notre planète ». Cette affirmation concentre toutes les erreurs, scientifiques, épistémologique, philosophique et politique de l'environnementalisme culpabilisant.


Cyanobactéries


Scientifiquement, il est faux de dire que l'espèce humaine serait la première à modifier son environnement. Le dioxygène que nous respirons n'est pas « physiquement naturel ». Notre planète devrait posséder une atmosphère réductrice, et non oxydante comme c'est le cas. Les 20 % de dioxygène dans l'air qui nous permettent de respirer sont le produit de la photosynthèse des plantes, des algues et des cyanobactéries. Si ces êtres vivants cessaient leur métabolisme, le dioxygène disparaîtrait rapidement de l'atmosphère, non seulement par la respiration des êtres vivants aérobies qui survivraient dans l’intervalle, mais aussi du fait de l'oxydation des roches. L'atmosphère redeviendrait réductrice. Cet état oxydant des océans et de l'atmosphère ne date d'ailleurs « que » d'un milliard d'année, sur les quatre et demi de notre « pauvre planète ». Aussi ce fut un événement catastrophique que la « Grande Oxydation », quand des organismes photosynthétiques commencèrent à libérer du dioxygène, provoquant l'extinction massive des êtres vivants adaptés aux conditions réductrices originelles. Leurs descendants ne survivent plus que dans des milieux marginaux, épargnés par l'oxydation. Mais il faut admettre que nous, en tant que descendants des êtres vivants qui se sont adaptés à des conditions oxydantes, sommes les bénéficiaires de cette catastrophe.
La Grande Oxydation n'est pas le seul moment de l'histoire de la vie terrienne où un groupe d'êtres vivants ont modifiés de manière profonde, et souvent catastrophique, leur environnement. L'épuisement du CO2 par les végétaux photosynthétiques continentaux du Carbonifère a vraisemblablement conduit à une glaciation telle qu'on pense que la Terre se transforma en « boule de glace », avec des glaciers jusqu'à l'équateur. Seuls les volcans, en libérant le CO2 enfouis dans la lithosphère, ont permit un retour à des climats plus chauds. Le développement des plantes à fleurs fait partie des suspects de la disparition des dinosaures. De toute manière, parmi les plantes à fleurs, les graminées ont provoqués plus récemment le recul d'écosystème forestier à la faveur de grandes prairies, pourtant moins productives…

Se lamenter de la culpabilité unique et exceptionnelle de l'humanité se révèle aussi être une erreur épistémologique, c'est à dire sur notre manière de connaître. Car accuser l'humanité d'agir contre la nature revient à nous extraire des processus de l'évolution. Il s'agit d'une résistance intellectuelle au décentrement épistémique opéré par Darwin. Cette attitude correspond à un refus de prendre acte que l'humanité est une forme de vie parmi les autres, procédant des mêmes lois, résultant du même processus d'évolution.

Cet orgueil pervers qui se complaît dans la culpabilité doit être combattu philosophiquement. En continuant à séparer notre activité d'une « Nature » mythique, nous restons dans une représentation superstitieuse de notre environnement. Qu'on la considère comme un adversaire à soumettre, comme ce fut l'attitude du triomphalisme technologique, ou bien comme une « mère » à vénérer et respecter, pleine de toutes les vertus, comme c'est la pente que prend une certaine forme d'écologisme, considérer la Nature comme une entité extérieur à notre humanité nous emprisonne dans un irrationalisme qui interdit le débat argumenté nécessaire pour des prises de décisions politiques pacifiques.

Or l'organisation permanente d'un débat argumenté est justement la condition nécessaire pour trouver une ligne d'action politique collective. Car en fin de compte, la vraie question dans la bifurcation qui concerne notre biosphère est : est-ce-que le prochain état d'équilibre que les écosystèmes vont trouver sera compatible avec la vie humaine ? Nous n'avons aucun cas de conscience à avoir sur la pérennité de la vie en tant que vie. Des formes de vies nous survivront quoique nous fassions et elles continueront à évoluer, que nous disparaissions plus ou moins tôt.

Nous ne sommes pas le centre de l'univers. Ni en tant qu'êtres désirés par un être suprême, et même s'il nous plaît de le croire, il est vain d'adopter ce point de vue comme base de décision politique. Ni en tant qu'être coupable destructeur de sa « mère » nature. Nous sommes une partie de ce qui est. Dans l'univers physique, ce qui est est pérenne autant qu'il peut reproduire sa forme. La majorité de la matière se trouve sous des formes localement stables. La vie est un phénomène apparemment exceptionnel, où la matière se retrouve sous des formes extrêmement complexes contenant des hauts niveaux d'information (bas niveau d'entropie) et capable de reproduire les mêmes formes. Un tel état ne peut être maintenu qu'au prix de flux d'énergie et de matière constants. Les structures du vivant se sont succédées en formes de plus en plus complexes et diverses à la fois par les mécanismes de compétition à la survie qui sélectionnaient les formes les plus aptes à êtres pérennes en fonction de leur environnement, et par des mécanismes de collaboration qui vérifiaient la nécessaire compatibilité entre toutes les formes de vie contemporaines à chaque moment de la biosphère et la stabilité dynamique de cette dernière en tant qu'ensemble des formes de vie en interaction.

Notre espèce, produit et résultat de ces mécanismes se trouvent soumis aux mêmes lois. Pour exister en tant qu'humanité il nous a fallu survivre contre toutes formes de vie qui s'opposaient à notre reproduction. Ce faisant nous avons forcément limité voire éliminé plusieurs de ces formes de vie, comme toutes les autres formes de vie l'ont fait avant nous et continueront à le faire après nous. Notre avantage sélectif doit beaucoup à l'émergence de la culture humaine, cette aptitude particulière, mais néanmoins non exclusive, de notre espèce à produire des états de la matière qui ne dépendent pas des informations portées génétiquement dans notre ADN, mais par des informations conçues par notre système nerveux, mémorisées à l'échelle individuelle mais aussi transmises horizontalement entre contemporains, et dans le temps de génération en génération.
A tout instant de notre histoire, le développement des cultures humaines, quelque soit les perturbations qu'elles provoquaient, restait compatible avec un équilibre de la biosphère suffisant à la pérennité de l'espèce humaine. Plusieurs situations historiques ont vu l'écroulement d'un groupe humain du fait des effets qu'ils provoquaient sur leur environnement. Nous devenons aujourd'hui conscient que cette situation peut concerner l'ensemble de l'humanité. L'écosocialisme est la doctrine politique qui se donne pour objectif de répondre à ce défi.

Il ne s'agit pas d'imaginer revenir en arrière, c'est à dire sortir de l'anthropocène. Il s'agit d'assumer l'entrée dans l'anthropocène, de l'assumer pleinement. La culture nous a donné l'avantage sélectif qui a permis notre expansion en tant qu'espèce, et un accès aux ressources pour chaque individu de l'espèce tel que chacun peut potentiellement disposer d'un confort émancipateur. Cependant notre nombre multiplié par l'impact de chacun, quoique très inégal, constitue bien la cause de la dégradation des écosystèmes, telle que la pérennité du confort émancipateur et notre survie ne seront pas longtemps possibles. L'écosocialisme propose un défi optimiste à l'humanité : que la cause qui nous met en péril soit l'outil de notre survie commune et du bien vivre pour chacun. Notre capacité à prendre des décisions collectivement rend possible un changement de notre manière d'interagir avec les écosystèmes pour les maintenir durablement dans un état compatible avec notre nombre et l'émancipation de chacun. 

Cahors, le 18 septembre 2016,
Philippe Gastrein 

lundi 20 avril 2015

Podemos, un feu de paille?

Cet article fait suite à une discussion que j'ai eu avec David Hernandez Castro, animateur des écosocialistes de la région de Murcia, le 15 avril 2015.
- Philippe Gastrein

Alors que beaucoup d'entre nous sont persuadés du succès certain de Podemos dans les mois à venir, plusieurs signes indiqueraient plutôt que sa dynamique est entrain de s’essouffler, voir de refluer. Pour David, la marche pour le changement, dans les rues de Madrid, convoquée par Podemos le 31 janvier dernier aura été son chant du cygne. Un an plus tôt, les participants d'une marche semblable convoquée par le mouvement social (les « marées ») se comptaient en million, et non en centaines de milliers. Les résultats aux élections régionales d'Andalousie, de 15 %, sont bien inférieurs à ce qu'escomptait la direction de Podemos : autour de 25 %. Aujourd'hui les intentions de vote de Podemos sont en baisse, et il serait heureux si Podemos conserve 15 % des suffrages quand les élections générales arriveront en novembre ou en janvier prochain.

Pour David, ces difficultés de Podemos, voire son reflux, s'expliquent par les contradictions propre à Podemos, dont il m'avertissait depuis l'été dernier. On peut synthétiser ces contradictions en deux choix stratégiques : a) une organisation très hiérarchisée et centralisée autour de Pablo Iglesias et b) le refus d'assumer un discours « à gauche » et de proposer une idéologie. David résume avec ironie ces positions par le « centralisme cybercratique ».

a) Une organisation hiérarchisée et centralisée

Dès après les élections européennes de 2014 où Podemos avait fait la surprise, obtenant 8 % des suffrages, et 5 eurodéputé.e.s, en seulement 5 mois d'existence, le projet de Pablo Iglesias annonçait une volonté d'un exécutif resserré, en opposition avec un projet de parti alternatif, porté par des membres d'Izquierda Anticapitalista (NPA espagnol), qui était plus horizontal. La fondation en parti de Podemos au cours de l'automne 2014 va confirmer ces orientations, avec des statuts ne laissant aucune place à un éventuel courant minoritaire dans l'exécutif.
Cette forme d'organisation est en contradiction avec les attentes de la majorité de ceux qui y adhèrent, puisque ceux-ci viennent pour beaucoup du Mouvement 15M (Indignés), ou en tout cas pensent rejoindre ce qui en serait la continuation. Cette fausse perception est d'ailleurs celle qui domine parmi nous en France. Malgré le succès des « cercles », organes de rencontre et d'organisation locaux de Podemos, les statuts du nouveau parti ne leur donnent quasiment aucun pouvoir décisionnel. Les décisions des militants qui s'engagent concrètement sur le terrain, consacrent du temps aux réunions, etc. sont court-circuités par des référendums sur internet. Or le nombre d'adhérents de Podemos (adhésion gratuite) étant supérieur de 100 voir 1000 au nombre de militants de terrain, les débats qui peuvent avoir eu lieu en assemblée comptent pour rien dans les décision finale validées par des votes par internet. Plus pervers, le poids médiatique de Pablo Iglesias est tel qu'il peut remporter la décision par ses seules consignes de vote, quelque soit l'implication militante des militants locaux. Des situations de ce type se sont produites déjà à plusieurs reprises, notamment à Murcie même, où la candidate aux européennes désignée par les cercles locaux s'est faite remplacée par une proche d'Iglesias, inconnue localement.
Il se trouve que David porte une grande estime personnelle à Pablo Iglesias, et ne doute pas de son engagement à gauche. Pour autant, le pouvoir corrompt, même les meilleurs. Surtout, ce « centralisme cybercratique », s'il se pérennise, induira, pour les futures structures politiques qui l'adopteront, un fonctionnement basé sur le charisme des personnalités politiques, semblable aux primaires de type étasuniennes, où gagnera le plus doué à appliquer un bon marketing politique. Déjà en Espagne, on voit un renouvellement des porte-paroles des différents courants politiques, pour mettre en avant des jeunes, avec belles gueules et joli bagout…
La conséquence concrète de cette organisation pour Podemos, c'est la faiblesse, voire l'absence, de son réseau de militants locaux. En fin de compte, Podemos se résume à un petit cercle d'universitaires, pour beaucoup experts en Sciences Politiques. Cette faiblesse du militantisme est entre autre la conséquence de l'absence d'ouverture pour des minorités organisées. Pour rentrer dans Podemos, il faut abandonner ses appartenances partidaires précédentes. Plus encore, il est interdit de créer dans Podemos des cercles qui reproduiraient des associations préexistantes. Du coup, pour un militant aguerris d'une des différentes organisations de gauche, le choix se limite à soit rester hors de Podemos, soit y entrer en se dissolvant dans une masse où la parole d'Iglesias à un poids hégémonique, tout au plus est-il possible d'y être un partisan démonstratif d'Iglesias pour exister… L'autre cause de ce manque de militantisme est la faiblesse, pour ne pas dire l'absence, de formation politique au sein de Podemos. Elle se limiterait à une formation à l'utilisation des nouvelles technologies.

Cette faible formation politique proposée aux adhérents de Podemos répond d'ailleurs au choix stratégique assumé de ne pas cliver dans le discours.

b) Refus d'assumer un discours idéologique clivant.

L'intention derrière ce choix stratégique est d'attirer les électeurs traditionnels du PP (parti conservateur, largement héritier du franquisme) et du PSOE. Au niveau stratégique, on pourrait reconnaître des parallèles avec ce qui a fait le succès du Front National en France. Il s'agit de se dire ni de droite, ni de gauche, pour viser une majorité populaire. Pour autant, dans la culture politique des porte-paroles de Podemos, il n'y a aucune ambiguïté avec l'extrême droite. Seulement, leur refus d'assumer une idéologie, d'assumer même une polarisation à gauche, conduit à renoncer à toute éducation populaire, ce qui rend leur électorat volatil. Volatilité qui semble se confirmer en ce moment même au profit d'un mouvement aux racines clairement droitières : « Cuidadanos » (citoyens).

Ni de droite, ni de gauche.
En effet Podemos refuse de se dire de gauche. Il parle de « caste » et de « peuple ». S'il met en avant quelques mesures qui pour des gens politisés sont clairement de gauche, il insiste surtout sur le renouvellement des pratiques politiques. Cette stratégie a fonctionné jusqu'à présent, principalement grâce à l'aide apportée par le monde médiatique, qui pensait ainsi affaiblir Izquierda Unidad (IU, l'équivalent du Front de Gauche, sans équivalent du Parti de Gauche, et donc avec un PCE tout à fait hégémonique au milieu d'une galaxie de micro-partis, souvent régionaux). Seulement maintenant que Podemos apparaît comme un candidat sérieux au pouvoir, les médias se sont retournés contre lui, l'attaquent de la même manière infamante que nous connaissons un peu partout. Mais surtout, les média soutiennent un nouveau mouvement, « Cuidadanos », qui, avec un objectif non affiché, mais connu, clairement ultra-libéral et réactionnaire, joue sur le terrain de Podemos de la promotion des nouvelles manières transparentes de faire de la politique. Cuidadanos en quelques semaines d'existence réuni 10 % des suffrages aux élections régionales d'Andalousie, et ne cessent de monter dans les sondages, alors qu'on assiste à un reflux de Podemos. Vraisemblablement les électeurs du PP qui avaient été attirés pas Podemos se tournent vers Cuidadanos, dès que la possibilité leur en est donnée. Ce faisant, la crédibilité de Podemos diminuant, on peut s'attendre à ce que nombre d'électeurs traditionnels du PSOE retournent à leur vote habituel… Il faut indiquer aussi ici que si IU a vu son ascension dans les sondages avant les Européennes stoppée par l'arrivée de Podemos, elle garde depuis une base de 8-10 % d'intention de vote (8 % aux élections d'Andalousie), plutôt stable.

Aucune lisibilité pour la gauche anti-austéritaire pour les élections locales de mi-mai.
En terme de stratégie d'alliance, le refus de Podemos de se situer à gauche l'a conduit à refuser tout rapprochement avec IU. Cela a conduit à des situations d'une extrême confusion, en particulier dans la préparation des élections municipales et régionales qui sont prévues pour la mi-mai. Premièrement Podemos, n'ayant pas de force militante crédible localement, a refusé de s'engager dans les élections municipales (il aurait été fréquent sinon de voir des ex-PP admirateurs d'Aznar devenir tête de liste de Podemos dans nombre de petites et moyennes communes). Ensuite, pour les grandes villes, et pour les communautés autonomes, pour répondre aux demandes pressantes de sa base, Podemos a posé des conditions strictes à toute participation électorale. En particulier, le refus de voir nul part accolé les sigles de IU et de Podemos. Du coup se sont créés des intitulés disparates, qui ont ensuite été victimes des dissensions entre partenaires, de dépôt de marque par des adversaires, etc. En fin de compte, aucun nom identifiable ne réunit pour les prochaines élections toutes les organisations de gauche opposées à l'austérité. On trouve même le même nom utilisée par des organisations concurrentes dans des municipalités voisines (« Cambiemos » soutenu par IU contre podemos ici, et soutenu par Podemos contre IU juste à côté…, « Ahora Madrid », « Ganar », etc.).
Enfin, le phénomène Podemos a aussi induit un désengagement du mouvement social qui a été pourtant si puissant l'an passé. Partout s'est installée la conviction que la solution aux difficultés communes viendra d'une prise du pouvoir prochain dans les institutions. Dans la gauche espagnole, nous sommes en somme passé d'un extrême à l'autre : de la conviction portée par les « indignés » que c'est uniquement par les mouvements sociaux, organisés horizontalement que viendra le changement nécessaire au dépassement de la crise sociale et économique, à la conviction portée par Podemos qu'il faut en priorité obtenir le pouvoir dans les institutions pour insuffler d'en haut, avec les meilleurs, le changement de toute la société.

Vers un reflux de Podemos ?

En fin de compte, le présupposé philosophique de Pablo Iglesias explique ses choix stratégiques. Il s'inscrit dans la continuité de Platon : le bon gouvernement est celui des meilleurs. C'est ce qui pour lui justifie d'encadrer Podemos par un cercle restreint et cohérent d'universitaires, la plupart collègues dans les mêmes départements de Sciences Politiques. C'est aussi ce qui explique la méfiance vis à vis des choix collectifs qui pourraient émerger des cercles.

Cependant ces choix risque d'être lourd de conséquence pour la gauche espagnole.
En terme stratégique, la « caste » reprend la main en utilisant la stratégie même de Podemos, et faisant apparaître « Cuidadanos ».
La situation économique dans les prochains mois ne va pas jouer en faveur de l'argumentaire de Podemos. Elle va certainement se stabiliser momentanément. Beaucoup vont se laisser persuader que les choses vont mieux, que les sacrifices auront été utiles. D'autant plus que beaucoup se sont finalement habitués à la précarité, à accepter des travaux pour des salaires et des horaires qui auraient paru scandaleux il y a 4 ans, et qui paraissent aujourd'hui comme une chance…

Surtout la fragilité militante de Podemos le rend vulnérable à une action déterminée et synchronisée d'un petit groupe de militant extérieur. Cette situation a été illustré à Murcie-ville ces dernières semaines. L'alliance entre IU et Podemos, du nom de « Cambiemos », a été actée aux conditions de Podemos : l'organisation de primaires absolument ouvertes, sans garantie préalable sur une représentation minimale des différentes organisations qui soutenaient la démarche. Les cadres de podemos s'y sont présentés sûrs d'obtenir les meilleurs résultats. Les cadres de IU, militants aguerris, ont fait une campagne de terrain dans les réseaux du mouvement social avec toute leur expérience. Ce sont finalement des militants IU qui raflèrent les 4 premières places de la liste. Face à ce résultat tout à fait inattendu, IU elle-même proposa de cèder ses places à Podemos. Mais ce fut la direction locale de Podemos qui refusa cet arrangement. Du coup Podemos à Murcia s'est scindé entre ceux qui continuent à soutenir Cambiemos, et ceux, surtout parmi les cadres, qui refusent le résultat de la primaire, ajoutant à la confusion… Un tel événement pourrait se produire partout en Espagne pour Podemos.

La situation politique n'est pas pour autant désespérée pour la gauche anti-austéritaire en Espagne. Pour David, la porte de sortie à cette impasse se trouve dans le rapprochement de Podemos avec IU. Les appareils des deux organisations sont très antagonistes. Mais IU est en crise depuis la création de Podemos. En particulier, des groupes proches de Podemos, autour de Tania Sanchez, sont sortis d'IU et sont entrain d'organiser une association politique pour les élections municipales à Madrid (« Ahora Madrid ») qui pourrait à terme jouer le rôle de pont entre Podemos et IU. Il faudrait cependant que Podemos se décide à polariser son discours, et que le PCE cesse de vouloir contrôle de manière hégémonique IU ou les alliances électorales qu'il soutient.

mardi 17 septembre 2013

De l'écosocialisme à la démocratie écologique

Intervention de David Hernandez Castro, des Ecosocialistas de la region de Murcia, aux assises de l'écosocialisme de Rodez (15 juin 2013).
-- Traduction: Philippe Gastrein
en castellano: aqui.

Chères ami-e-s,

De la part des écosocialistes de la Región de Murcia, nous souhaitons vous manifester le grand intérêt que nous portons au processus de convergence écosocialiste qui vous avez convoqué en France. Nous sommes très fiers que vous nous ayez invité à participé à une de vos assises [décentralisées de l'écosocialisme], et nous vous promettons que nous essaierons de diffuser votre travail et l'esprit de la constitution écosocialiste que vous êtes en train de promouvoir avec le soutien du Parti de Gauche, et de plusieurs autres collectifs qui nous accompagnent dans la lutte pour la justice sociale et l'environnement. Mais avant de continuer, permettez-moi de vous transmettre notre très profonde solidarité devant la mort du jeune Clément Méric, qui est la dernière victime de ceux qui veulent livrer le monde à la haine et aux cendres. Clément Méric n'est plus seulement un citoyen français. Il est devenu le porte-parole universel du rappel à l'Europe que le fascisme n'est pas seulement une chose qui appartient au passé, mais une menace réélle pour notre futur. La seule manière de vaincre le fascisme, c'est la solidarité des peuples.

Ecosocialistas de la Región de Murcia

« Ecosocialistas de la Región de Murcia » est un parti politique qui fait partie de Izquierda Unida. Nous nous sommes fondés en 2011, et notre implantation est la région de Murcia, dans le sud-est de l'Espagne, entre les communautés autonomes d'Andalousie et de Valence. Nous sommes donc une formation politique très jeune, mais nous avons une représentation institutionnelle, à travers IU, dans plusieurs communes de la Région de Murcia. Nous sommes au gouvernement de la mairie de Mazarron, où notre camarade David Fernández est actuellement conseiller à l'environnement et à la participation citoyenne. Dans notre parti, nous avons des activistes importants dans les domaines sociaux, syndicalistes et écologistes. Certains de nos camarades ont participé à la fondation de la « plateforme des victimes de l'hypotéque » (PAH), qui est à la tête de la lutte contre les expulsions, un terrible fléau dans notre pays, où déjà plus de 120 suicides se sont produits en lien avec les expulsions, et où une famille se fait expulser de son logement tout les 15 minutes. Murcia est une région particulièrement concernée par la bulle immobilière : grâce au soutien du Parti Populaire [parti rassemblant la droite depuis l'extrême droite héritière du franquisme jusqu'au « centre-droit »], notre zone côtière a été assaillie par les grandes entreprises de BTP, et notre système d'irrigation traditionnel de la huerta de Murcia a été systématiquement démantelé pour y construire à la place des grands lotissements, avec terrains de golf inclus. La région de Murcia possède des conditions extraordinaires pour la production agricole, et un savoir-faire traditionnel hérité des siècles passés pour la gestion durable de la terre et la production écologiste. Mais la cupidité de quelques uns a aboutit à la spoliation d'une grande partie de notre huerta, et à un grand péril pour les zones protégées de notre littoral. Nous, les écologistes, avons lutté durant 11 années pour arrêter un des grands projets du gouvernement régional, qui consistait en l'urbanisation de 11 500 hectares de paysages côtiers de «Marina Cope », où se trouvent 17 habitats communautaires, 16 espèces protégées de la flore et plus de 80 espèces de la faune locale, dont la tortue maure, et des variétés de rapaces comme le hibou royal. Après 11 années, nous avons remporté cette bataille, grâce au jugement du tribunal constitutionnel qui est tombé en faveur des demandes des écologistes. C'est la seconde fois en 40 ans que les écologistes sauvent ce magnifique espace protégé. La première fois a été dans les années 1970, quand le gouvernement a voulu y installer une centrale nucléaire. A l'époque déjà nous avions réussi à l'arrêter. Je vous raconte cette histoire, camarades, parce qu'il convient de se souvenir que l'histoire n'est pas écrite, nous l'écrivons avec nos luttes, et l'échec des puissants lobbys de l'énergie nucléaire et de la construction qui se sont briser deux fois contre Marina de Cope, témoigne qu'un autre monde est possible. On peut. Si on peut.

D'autres ecosocialistes en Espagne

En Espagne, il y a différents courants politiques qui se dénomment « écosocialistes ». Le plus ancien est « l'initiative pour la catalogne-Verds » (ICV), qui ont été des membres historiques des Verts européens, mais qui ont rejoint aussi Izquierda Unida aux élections territoriales. Récemment un parti politique s'est constitué au niveau de l'état espagnol, EQUO, qui est la synthèse de différents partis politiques verts, et que certains identifient avec les valeurs écosocialistes. Cependant, en Europe, ils gardent une alliance stratégique avec les Verts allemands, et, bien que nous respections les camarades de EQUO, et que nous désirions que leur projet politique fonctionne, nous pensons que les Verts allemands ne représentent pas aujourd'hui l'alternative écosocialiste dont l'Europe a besoin, une alternative qui ne s'oppose pas seulement aux centrales nucléaires, mais aussi aux guerres impérialistes, à l'Europe du capital, et aux attaques contre les conquêtes de la classe des travailleurs. C'est pourquoi nous pouvons nous reconnaître dans le Manifeste français des Assises pour l'Ecosocialisme. Nous allons débattre de ce document, et nous voulons initier un processus de convergence en Espagne similaire à celui que vous avez initié en France.




Sur la Démocratie Radicale

Nous avons beaucoup de choses à partager avec vous. Mais il y a un aspect où il nous semble que notre contribution peut être la plus intéressante. Notre organisation écosocialiste se définit autour de deux principes : la démocratie radicale et l'écologie sociale. C'est autour de la démocratie radicale qu'il nous semble que votre manifeste pourrait obtenir une meilleur définition. Nous pensons que la démocratie radicale n'est pas seulement un objectif pour le futur, un objectif que nous atteindrons quand nous aurons réussi à déterminer la planificación démocratique des ressources. Ce serait une vision étroite de ce que la démocratie signifie. En réalité, ce serait s'emprisonner dans la même logique instrumentale qu'ont eu historiquement les partis de la gauche alternative qui se sont caractérisés par la pratique d'un divorce entre les objectifs qui prétendaient poursuivre et la manière avec laquelle ils s'organisaient pour lutter pour ces objectifs. La racine de cette forme d'organisation est le centralisme démocratique, qui rompait avec la tradition politique d'organisation « assembléaire » qui remontait à la Première Association Internationale des Travailleurs. Depuis donc, et sauf quelques exceptions historiques, les formes d'organisation en assemblées sont restées restreintes au milieu anarchiste et libertaire, pendant que les sphères politiques du socialisme et du communisme s'organisaient à travers des structures représentatives d'organisation politique.

L'histoire personnelle de chacun d'entre nous est liée, majoritairement, de l'engagement militant dans des organisations politiques historiques. Notre proximité avec la forme de travail dans ces organisations a fait qu'il nous est difficile de prendre conscience de l'énorme contradiction qui s'introduit entre les fins que nous recherchons et les moyens que nous utilisons pour les atteindre. Nous voulons une société socialiste, où les travailleurs seraient les propriétaires des moyens de production, et où les décisions sur le destin de la communauté seraient adoptées de manière démocratique par ceux qui en font partie.

Souvent, quand le gouvernement de la nation approuve une loi injuste, nous initions une campagne pour que cette loi soit soumise à référendum entre les citoyens. Nous exigeons que les représentants politiques puissent être révoqués à tout moment par leurs électeurs. Nous voulons que la citoyenneté fasse partie de manière inaliénable du processus de planification démocratique des secteurs stratégiques les plus importants : l'éducation, la santé, l'économie. Et cependant, en même temps que nous nous battons pour ces causes, nous militons dans des organisations politiques qui sont organisées de manière hiérarchique, qui réunissent des congrès une fois tout les quatre ans, qui élisent leurs responsables politiques de manière indirecte, qui prennent leur décisions les plus importantes non pas à travers de consultations ou de référendum internes, mais derrière des portes fermées des organes de direction. Et cela nous semble normal. Nous croyons que nous sommes démocratiques participatifs parce que nous défendons la démocratie participative. Mais ce n'est pas le cas. Dans une certaine occasion, El Che Guevara a dit qu'un révolutionnaire est celui qui fait la Révolution. Nous pourrions ajouter : ce n'est pas en parlant de la démocratie participative que nous deviendrons plus démocratiques et participatifs, mais en la pratiquant. La démocratie est un sagesse de caractère pratique. C'est une constatation que les anciens savaient déjà, et qu'Aristote traita quand il écrivit que la vertu ne peut pas s'apprendre théoriquement, mais pratiquement, et qu'il ne s'agit pas de savoir qu'est ce que la vertu, mais de savoir comment être vertueux. Donc ce que nous disons, c'est que le vrai problème n'est pas tant de savoir qu'est-ce-que la démocratie participative, mais de devenir, nous-même et la société, des citoyens conséquemment démocrates et participatifs.

La democratie est une fin en soi

Ce que je pense, c'est que dans la réponse à cette question se joue le futur de la gauche européenne. C'est ainsi parce que nous nous trouvons à un carrefour que nous avons déjà rencontré au Xxème siècle. Ce n'est pas la première fois que nous subissons une crise mondiale. Et ce n'est pas non plus la première fois que suite à cette crise les classes opprimées parviennent à porter au pouvoir certaines de leurs organisations politiques. La question que nous devons nous poser est pourquoi ces expériences historiques ont échoué, et qu'est-ce-que nous pouvons faire pour éviter que l'histoire se répète au XXIème siècle. Pour nous, la clef se trouve dans la démocratie radicale, mais par seulement parce qu'elle serait une manière plus juste d'organiser le travail politique, mais parce c'est sur le terrain de l'organisation, de la forme avec laquelle nous construisons nos relations sociales, où se livre la bataille de la conscience. Contrairement à ce que pensent certains, ce n'est pas en lisant des livres que l'on devient socialiste. Sans doute, dans une certaine mesure, lire des livres aide beaucoup. Tout le monde devrait en lire. Mais c'était en lisant des livres qu'on devenait socialiste, comment expliquer que Dominique de Villepin proposa une facilitation des licenciements [CPE] quand il était premier ministre, et comment expliquer que nous connaissons tous des camarades qui sont beaucoup plus socialistes que nous-même alors que la vie ne leur a pas donné l'opportunité d'accéder aux études. Ceci, qui est une évidence, a été ignoré de beaucoup de dirigeants historiques de la gauche, qui ont formé une sorte de technocratie politique, valorisant la capacité et la qualité de l'engagement militant en fonction de son curriculum académique. Curieusement, ceci n'est jamais arrivé à Karl Marx, pour qui il a toujours été clair que pour autant que la lecture de ses livres aiderait, ce qui produirait réellement la prise croissante d'une conscience socialiste parmi les travailleurs serait l'association des travailleurs eux-mêmes.

Prenons un exemple : quel livre pouvons-nous lire pour apprendre à jouer de la guitarre ? Sans doute y-a-t-il de nombreux manuels de qualité. Mais tout le monde rirait de la personne qui prétendrait apprendre à jouer de la guitarre en s'enfermant dans une bibliothèque avec un manuel. Pour apprendre à jouer de la guitare, il n'y a qu'une manière : jouer de la guitare. Et la même chose est vraie pour d'autres compétences pratiques. Nous apprenons à faire du vélo en faisant de vélo. A nager en nageant. Ceci est vrai aussi avec les passions, et aussi avec les valeurs politiques comme la vertu républicaine. Nous apprenons à aimer en aimant ; à être solidaire en pratiquant la solidarité ; et à être républicain en menant une vie républicaine.

Ce semble être compliqué, mais en vérité, cela ne l'est pas du tout. Quand nous nous organisons pour faire ou décider des choses, notre activité se déploie dans deux sphères distinctes. D'un côté, il y a la dimension de la pratique concrète : nous nous réunissons, par exemple, pour discuter sur l'écosocialisme, ou pour décider quel sera la prochaine action revendicative. Mais d'un autre côté, dans le même temps qu'on réalise cette pratique concrète, il y a des valeurs précises qui s'inscrivent dans notre conscience. Au début, nous nous réunissons pour parler de l'écosocialisme, ou pour prendre une décision quelconque, mais durant le déroulement de cette réunion, nous allons nous rendre plus solidaires et participatifs. Arrive un moment où le résultat de notre délibération est le moins important : le plus important est que le fait de nous réunir nous a transformé en personnes plus sociables et plus solidaires, plus intéressées dans le destin de nos camarades, et aussi, plus experts dans la prise de décision. Il se peut que dans certains cas concrets nous nous trompons, mais se dont on ne peut pas douter, c'est que plus on participe à la prise de décision, mieux on apprend à prendre des décisions. Les vertus et les passions sont des qualités auto-amplificatrices : on apprend à mieux jouer de la guitare en jouant plus de guitare ; on aime mieux plus on aime ; et on devient plus solidaire quand pratique plus la solidarité.

Donc, la démocratie participative est une fin en soir. Le simple fait de participer, de s'impliquer dans la gestion de questions qui concernent tout le monde, de se réunir avec les camarades pour établir les priorités et les besoins de l'organisation et de la société, nous réalise comme personne, nous rend meilleurs, nous éduque dans ces valeurs de convivialité que la société du spectacle a relégué dans le dernier recoin. Participer, partager, coopérer, nous rend responsables et solidaires. Au contraire, la délégation instaure la culture de la passivité et de l'égoïsme. La délégation corromps la démocratie.

Sur la Democratie Ecologique

De plus, et pour conclure, il y a aussi une dimension écologique dans la participation démocratique. Il y a un principe en biologie qui relie la variété réelle des populations avec leurs possibilités de s'adapter à l'environnement, et donc de survivre. Non pas que nous devions importer aux relations sociales les principes d'organisation de la biologie évolutive. Mais nous pensons que dans ce cas concret notre forme politique d'organisation sortirait renforcée si nous prenions en compte ce principe. Il s'agit de considérer que l'ecosystème politique qui favorise le plus la gauche, ce n'est pas la lutte des organisations politiques de la gauche entre elles, mais l'articulation de formes d'organisation démocratiques plus riches et complexes, où les organisations et les tendances de la gauche peuvent déployer leur identité politique sans avoir à se rivaliser les unes contre les autres. Au contraire de ce que certains pensent, ce qui renforce une organisation politique, ce n'est pas une forme d'unité qui élimine les différences, mais une forme d'unité qui encourage la diversité. Les conditions sociales et politiques sont dans un processus constant de transformation, et plus les ressources politiques des organisations sociales sont variées, meilleure sera les capacités d'adaptation aux nouveaux défis du système. Nous faisons le pari de l'organisation d'un large front, parce qu'à l'intérieur de valeurs communes, nous sommes convaincus que la diversité des identités politiques favorise la prise démocratique de décisions. Le Front de Gauche est un bon exemple que cette idée peut donner des résultats très positifs. Pour cette raison, et pour d'autres sur lesquelles nous pourrions nous étendre, quand nous parlons de démocratie, nous parlons aussi de démocratie écologique. Le principe du respect de la diversité que nous défendons pour l'environnement fonctionne aussi à l'intérieur de nos organisations politiques.

Merci beaucoup.