dimanche 20 février 2011

péché sans moralisme

Article de Paul Ricoeur - "L'essentiel n'a pas été dit sur l'accusation prophétique quand on a seulement parlé du Dieu jaloux et cruel. L'homme n'est pas frappé dans sa vie instinctuelle, mais interpellé directement dans sa relation avec autrui. "Pratiquez la justice et l'équité et vous vivrez"; c'est la cruauté des chefs de guerre, le luxe des grands, le trafic des esclaves, la dureté à l'égard des petits, de "la veuve et de l'orphelin", le mensonge et la ruse que dénoncent Amos et Osée; ce ne sont certes pas des institutions abstraites qu'ils attaquent, mais la disposition fondamentale à l'égard d'autrui, le pouvoir de l'accueillir, de le respecter et de le servir; le péché est surpris "dans" le coeur; c'est poutquoi le péché que dénoncent les prophètes est indivisément iniquité "dans" la personne et lésion "de" la communauté humaine. De plus, la menace dont le prophète est la voix n'est pas autre chose que le cours cruel de l'histoire, le mouvement des peuples et la chute des empires; nul "ailleurs" infernal mais un péril hirtorique qui maintient le péché dans l'horizon d'un destin collectif de l'humanité; ainsi l'individu est d'emblée arraché au débat obscur et solitaire avec ses "pulsions" et entraîné sur la grande scène du monde dont l'enjeu est la reconnaissance de l'homme par l'homme. La contre-épreuve est aisée à administer: le péché biblique n'est aucunement centré sur la sexualité; les prophètes l'englobent dans les relations de convoitise et de possession à l'égard d'autrui. Ce trait est encore accentué par l'enseignement et l'attitude de Jésus: la prostituée n'a qu'à briser un pot de parfum, mais le jeune homme riche doit tout donner. C'est que le mal est principalement dans la dureté du coeur; l'argent est à cet égard plus maléfique que le sexe; il lèse plus profondément la capacité d'accueillir autrui. Ainsi, jusque dans la morale sexuelle, l'accent "prophétique" n'est pas oedipien; ce n'est pas le plaisir comme tel qui est suspect, mais l'accaparement, l'avarice, la dimension esclavagiste de la sexualité humaine; la prémorale oedipienne est antihédoniste; la morale prophétique est antipossessive. Dans la vieille chronique du roi David et du prophète Nathan, le crime de David n'est pas d'avoir joui de Beth-Sabée mais d'avoir pris la femme d'Urie, telle "la petite brebis du pauvre", et d'avoir fait mourir Urie.

Stigmatisation des immigrés Nord-Africains dans les années 1950: maintien de l'ouverture des maisons closes ou l'invasion de la famille arabe

"Je veux montrer dans ces lignes que, dans le cas particulier du Nord-Africain émigré en France, une théorie de l'inhumanité risque de trouver ses lois et ses corollaires.
Tous ces hommes qui ont faim, tous ces hommes qui ont froid, tous ces hommes qui ont peur...
Tous ces hommes qui nous font peur, qui écrasent l'émeraude jalouse de nos rêves, qui bousculent la fragile courbe de nos sourires, tous ces hommes en face de nous, qui ne nous posent point de questions, mais à qui nous en posons d'étranges
Quels sont-ils?
Je vous le demande, je me le demande. Quelles sont-elles ces créatures affamées d'humanité qui s'arc-boutent aux frontières impalpables (mais je sais d'expérience terriblement nettes) de la reconnaissance intégrale?
(...)

Thèse II: Que l'attitude du personnel médical est très souvent a prioriste. Le Nord-Africain n'arrive par avec un fond commun de sa race, mais sur un fond bâti par l'Européen. Autrement dit, le Nord-Africain, spontanément, du fait de sont apparition entre dans un cadre préexistant.
(...)
Le docteur Stern nous propose un plan magnifique, nous le suivrons.
(...)
3° Sexualité. - Je vous entends, elle est faite de viol. Pour montrer à quel point une étude scotomisante peut être préjudiciable au dévoilement authentique d'un phénomène, je voudrais reproduire quelques lignes de doctorat en médecine soutenue à Lyon en 1951 par le docteur Léon Mugniery:

Dans la région stéphanoise, huit sur dix ont épousé des prostituées. La plupart des autres vivent en collage accidentel et de courte durée, quelque fois maritalement. Souvent ils hébergent pendant quelques jours un ou plusieurs prostituées auxquelles ils conduisent leurs amis. Car la prostitution semble jouer un rôle important dans le milieu nord-africain... Elle découle du fort appétit sexuel qui est l'apanage de ces méridionaux au sang chaud.
(...)
Sans doute peut-on faire de nombreuses objections et montrer par des exemples multiples que les essais entrepris pour loger convenablement les Nord-Africains sont autant d'échecs.
Il s'agit d'hommes jeunes pour la plupart (25 à 35 ans), avec de gros besoins sexuels, que les liens d'un mariage mixte ne peuvent fixer que temporairement, pour lesquels l'homosexualité est un penchant désastreux...
Il existe peu de solution à ce problème: ou bien, malgré les risques que comporte un certain envahissement par la famille arabe, on doit favoriser le regroupement de cette famille en France et faire venir des jeunes filles et des femmes arabes; ou bien il faut tolérer pour eux des maisons closes...
Si l'on ne devait pas tenir compte de ces facteurs, on risquerait de s'exposer de plus en plus à des tentatives de viol dont les journaux nous citent des exemples constants. La morale publique a sans doute plus à craindre de l'existence de ces faits que de l'existence des maisons de tolérance.
Et pour terminer, le docteur Mugniery dénonce l'erreur du gouvernement français en écrivant en lettres capitales dans sa thèse cette phrase: "l'octroi de la citoyenneté française conférant l'égalité des droits, semble avoir été trop précoce et basé sur des raisons sentimentales et politiques, plus que sur les faits de l'évolution sociale et intellectuelle d'une race à civilisation parfois raffinée, mais à comportement social, familial et sanitaire encore primitif." (p.45)

Faut il ajouter quelque chose, faut-il reprendre les unes après les autres ces phrases absurdes, faut-il rappeler au docteur Mugniery que si les Nord-Africains en France se contentent de prostituées, c'est parce que, premièrement, ils y trouvent des prostituées, et qu'ensuite ils n'y trouvent pas de femmes arabes (qui pourraient envahir la nation).

"Le syndrome Nord-Africain"
Fanon Frantz
Esprit, février 1952, p.245.

Commentaire: Cet article passionnant témoigne de l'émergence de la stigmatisation particulière des immigrés Nord-Africains en France, et relève d'une resistance prophétique à cette criminelle stigmatisation. Passionnant, parce que là encore, il s'agit d'un exemple où les stigmatisés sont mis "dans le même sac", personnes prostituées avec immigrés Nord-Africains, ensemble les "risques" qu'ils font porter sur notre société s'annihilent... Le schéma de pensée rappelle des situations contemporaines...
"Beau" moment de bêtise humaine à propos des "besoins sexuels" des hommes méridonnaux!...

Prostitution en Afrique et Colonisation - Au Congo belge: effet du travail forcé, et après...

"Quelles sont les répercussions de cette politique de la main-d'oeuvre, dont nous venons d'esquisser les grandes lignes, sur la vie du Noir?
On a pu dire qu'au surmenage, le prolétaire de l'Afrique tropicale réagit en mourant. Du 1er janvier 1927 au 30 novembre 1930, à l'Office du Travail qui se cahrge du recrutement des travailleurs emplyé par l'Etat, on a constaté 2340 décès sur un effectif de 10 à 11 000 hommes, soit une moyenne efrrayante de 7,7% par an. Au village, pendant la même période et sur une effectif de même nombre, il y eut 732 décès, ce qui ne représente qu'une moyenne annuelle de 1,7%.
Et ceux qui résistent, que deviennent-ils? M. Depuydt nous le dit, dans un article bien documenté sur le travail forcé.

Les travailleurs sollicités forment bientôt une classe sociale à part, qui tant qu'elle travaille est une catégorie d'indigène sur laquelle on peut fonder quelque espoir pour l'avenir. Mais une fois sans travail, ces noirs déracinés sont voués à l'anarchie matérielle, morale et intellectuelle. L'indigène, arraché à son milieu et transplanté dans un centre industriel ou urbain, a perdu le contact de sa tribu. Sans s'être assimilé toute notre civilisation, il en a cependant recueilli et digéré certaines parcelles, et il s'en juge infiniment supérieur à l'indigène ordinaire. Grâce à son travail et à son salaire, il a améliorer sa vie matérielle, et, en maints points, a imité les habitudes des Blancs. Lorsqu'il n'a plus de travail, il ne veut plus retourner dans le village de ses ancêtres, il devient paresseux et de met à rôder autour des villes et des postes. Il y vit d'expédient, en dehors de toute loi, et, trouve dans le vol et la prostitution les ressources qu'il dédaigne de demander au travail... Mais il y a plus. Une mobilisation générale de la main-d'oeuvre jetait en 1925 le trouble dans la vie sociale de nos pays d'Europe. En Afrique, ce trouble se manifeste par le mauvais état des villages, l'insuffisance des cultures et tous ces phénomènes se traduisent par le fléchissement de la natalité et l'augmentation de la mortalité. Le départ de l'indigène exerce sur la natalité une double influence, l'une directe, par le déficit des conceptions dans les ménages séparés; l'autre indirecte, et plus grave, par la propagande des maladies vénériennes qu'elle favorise, par la désorganisation sociale qu'elle entraîne et la dépravation des moeurs qui en est la conséquence...

M. Depuydt. "Le Noir et le Travail forcé", Revue de l'Aucam. Novembre 1934"



"La Belgique aux prises avec le Congo"
Hennart Robert
Esprit, février 1936. p.773-774

Commentaires: exemple affligeant du ton colonialiste, qui semble imputer la responsabilité de la déchéance des colonisés à eux-mêmes... En tout cas, il témoigne du développement de la prostitution (masculine?) parmi les travailleurs forcés mis au chômage. L'auteur cité semble avoir une certaine familiarité avec ces "paresseux" qui "rôdent" autour des centres urbains...

Prostitution Africaine et Colonisation - "L'impôt est en A.E.F la base de la prostitution"

L'impôt et prostitution en Afrique-Equatoriale Française

"Je relève dans un journal de Brazzaville du 21 septembre 1933 ces incroyables affirmations:
A Brazzaville, les policiers indigènes sont partis en chasse. Si les indigènes n'apportent pas leur impôt, ils iront à la boîte.
Quant aux femmes, elles trouvent facilement de l'argent. Vers le soir, toutes, jeunes et vieilles, jolies ou laides, sont à l'affût, rôdent autour des maisons des célibataires. Beaucoup sont mariées et cherchent à se procurer non seulement leur impôt, mais encore celui de leur "homme". Les plus jeunes ont bientôt réuni la somme, les autres abaissent leur tarif."
C'est un fait que j'ai maint fois constaté par moi-même: la prostitution est en A.E.F la base de l'impôt."

Homet Marcel
Esprit, mars 1934, p.923

lundi 14 février 2011

article 6 de la "convention sur l'élimination de toutes les formes de discrimination à l'égard des femmes"

http://www2.ohchr.org/french/law/cedaw.htm

"Les états parties prennent toutes les mesures appropriées, y compris des mesures législatives, pour supprimer, sous toutes leurs formes, le trafic des femmes et l'exploitation de la prostitution des femmes".

dimanche 30 janvier 2011

Une histoire du sacrifice des corps

Avant-propos de "Nature culture guerre et prostitution; le sacrifice institutionnalisé du corps" de Martine Costes-Péplinski
L'Harmattan - Sexualité humaine - 2001

"En croisant des données historiques, archéologiques, anthropologiques et juridiques, je propose de développer le raisonnement suivant:
  • la prostitution n'a pas existé pendant sept millions d'années.
  • la prostitution est apparue en Indo-Europe à la fin du néolithique, à la charnière des sociétés communautaires et des sociétés dites sociétales - celle de la contractualisation.
  • la prostitution des femmes et des hommes apparaît, en même temps que la misère et la guerre, avec l'autorisation d'accumuler, le délitement du groupe, l'adoption de la loi écrite comme garante des engagements décidés par l'aïeul pour la transmission des liens et des biens.

J'avance l'idée que la jeunesse sera alors mise au strict service des intérêts des anciens. Et que les plus faibles socialement garçons et filles, devront payer de leur corps au sens propre du terme ce que ni l'argent ni le droit ne leur accorde: être protégé, nourri, abrité de la pluie, du froid, des coups, des risques, de la fatigue, de la maladie, de la faim, de l'isolement, de la bêtise, de la misère...

A l'armée, dans les tranchées, dans les galères, dans les champs de coton et dans les mines, au travail, comme au bordel, comme à l'asile ou en prison, les pauvres, les malheureux, les plus faibles et les rebelles vont payer mille fois de leur corps le droit de respirer et d'espérer. Car c'est bien dans le corps physique, au sens de la chair, des muscles, du sang, de la peau, de la sueur que s'inscrivent la douleur et la honte d'être du côté des faibles.

Il ne reste aux faibles et aux pauvres que la force, le sexe et la séduction pour organiser leur survie quand le droit ou la conscience sociale ne la leur garantit pas. La logique des atouts physiques respectifs des hommes et des femmes va conduire plus facilement les hommes vers la guerre, alors que les femmes deviendront expertes en sexe et séduction.

L'hypothèse que je développe est donc que la prostitution a été le mode de contribution du corps des femmes à l'enrichissement des Etats et des puissants, chair à pigeon... Pendant que la guerre a été le mode de contribution du corps des hommes à ce même enrichissement, chair à canon...

Mais droit civil et droit pénal vont conduire naturellement les personnes prostituées ) l'exclusion sociale, affective et morale alors qu'il sera valeureux de donner son corps pour la patrie. Ainsi, le sort des femmes, faibles et vénales, se trouve opposé à celui des hommes, solides et courageux!

La récente suppression du service militaire en France comme les funérailles nationales pour deux premiers casques bleus qui ont trouvé la mort en ex-Yougoslavie indiquent que la patrie ne peut plus si facilement exiger le sacrifice des vies du peuple, même celle de ses soldats engagés. Et qu'un Etat ne peut plus demander aux parents d'élever un fils pour le voir mourir aux champ d'honneur. Ainsi, le discours sur la nécessité de la guerre recule. Qu'en est-il alors de la prostitution.

Pourtant, si nous souhaitons la paix, seul contexte vivable en famille comme en société, il nous faudra bien un jour miser une réelle alliance des hommes et des femmes. Pour cela, il serait temps peut-être, que les hommes mettent toute leur force et leur courage à refuser d'aller faire la guerre et à refuser d'aller aux putes.

"Cette humanité qui a mûri la femme dans la douleur et dans l'humiliation verra le jour quand la femme aura fait tomber les chaînes de sa condition sociale. Et les hommes qui ne sentent pas venir ce jour seront surpris et vaincus." Rainer Maria Rilke - lettre à un jeune poète- 14/05/1904.